On craignait, avec un titre pareil, une exposition historico-didactique bourrée de clichés et réduisant la culture jazz à une muséification morbide. C'était sans compter sur la passion vivifiante du critique d'art Daniel Soutif, qui parvient à rendre à cette musique et à la culture qui en a germé une indéniable contemporanéité.


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Jazz : le mot lui-même est source de nombreux clichés, qui ne sont pas, comme c'est souvent le cas, sans fondements. De sa naissance hypothétique — et de celle de son cousin le blues — dans les juke joints adjacents aux champs de coton, de cette musique d'esclaves déportés d'Afrique, métissée d'une once de sang juif klezmer et d'un quarteron de musique européenne Ravel, Debussy), à la figure légendaire du jazzman noctambule, peut-être mystique, sans doute camé, figure nimbée d'une auréole bleue — celle des caves enfumées ou du spleen de la blue note — en passant par l'histoire unique d'un pays, les Etats-Unis, qui seul pouvait enfanter cette musique issue du métissage tout en pratiquant la ségrégation et le lynchage des Noirs — « Strange fruit hanging from the poplar trees... », chanta Billie Holiday —, le jazz fut tout cela à la fois, bien sûr.

Symbole de l'émancipation du peuple afro-américain au XXe siècle, bouleversement artistique basé — en partie — sur l'improvisation qui explosa les règles d'or de la musique, le jazz signifie pourtant pour beaucoup aujourd'hui la musique à papa, celle à laquelle on ne comprend rien, taxée par les uns d'intellectualisme, par les autres d'un caractère instinctif douteux — elle est où la mélodie ?

Jazzitudes

Entité complexe et cannibale regroupant une infinité de réalités musicales, le jazz a absorbé les influences — classique, tzigane, klezmer, rock, électro, samba... — pour devenir aujourd'hui le symbole d'une totale liberté d'expression, sans doute déroutante. L'exposition du Quai Branly révèle, dans un parcours zigzagant, rapide et rythmé, en quoi cette liberté fut — et reste — une source d'inspiration pour les artistes, les écrivains ou les cinéastes.

Du film Le Cake Walk infernal (1903 !) de Georges Méliès aux papiers découpés de l'artiste afro-américaine Kara Walker (voir l'article sur Flu) ou au King Zulu de Jean-Michel Basquiat, les perles sont nombreuses et émaillent la reconstitution très documentée d'un pan entier de l'histoire culturelle du XXe siècle, contaminant la littérature (les Tales of The Jazz Age de Francis Scott Fitzgerald) le cinéma (d'Ascensceur pour l'échafaud de Louis Malle aux Carnets de note pour une Orestie africaine de Pasolini), la danse, le graphisme (voir les dizaines de pochettes de disque) ou la photographie. Démontrant ainsi que le jazz, tant qu'il colle à son temps, reste résolument contemporain.

Le Siècle du jazz. Art, cinéma, musique et photographie de Picasso à Basquiat, au musée du Quai Branly, Paris, jusqu'au 28 juin 2009.
Colloque « Traversées, le jazz à la croisée des champs » les 27, 28 et 29 mai 2009.

Illustrations :
Logo : Winold Reiss, Interpretation of Harlem Jazz, 1925 © Collection particulière / Fernand Léger, Jazz (Variante), vers 1930 © Galerie Bérès, Paris (détail)
1. Thomas Hart Benton, Portrait of a musician, 1949 © University of Missouri, Columbia © T.H. and R.P. Benton Testamentary Trust / Adagp, Paris 2009
2. George Grosz, Matrose im Nachtlokal, 1925 © Collection particulière, VG Bild-Kunst, Bonn

Magali Lesauvage



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