Laboratoires d'Aubervilliers, du 1er janvier au 31 décembre 2009
Avec sa troupe, Gwénaël Morin a investi les Laboratoires d'Aubervilliers pour une année entière avec un triple objectif : jouer tous les soirs, répéter tous les jours, transmettre en continu, le tout sans contrepartie financière. Un Théâtre Permanent avec peu de moyens, beaucoup d'énergie, et de la générosité avant tout.
Le regard est fatigué mais l'homme est heureux. C’est un vieux rêve qu’il concrétise aujourd’hui. Lancé depuis janvier, son pari de Théâtre Permanent s'articule autour de six pièces éponymes : il y eut d'abord la reprise de son Lorenzaccio d'après la pièce de Musset. Depuis mars, place à Tarfuffe d'après Molière. Cette création a été élaborée au cours des répétitions aux Laboratoires, et la mise en scène a évolué constamment au fil des représentations et des ateliers du matin. Sur le même mode de fabrication viendront ensuite Bérénice, Antigone, Hamlet, Woyzeck... Tant qu'à faire du théâtre, autant s'octroyer les services de chefs-d'œuvre !
Journées non-stop
Malgré la fougue dont on le sent habité, le chef de troupe précise qu'il ne s'agit pas là d'un défi - même si l'expérience est physiquement éprouvante. Huit heures de travail au théâtre par jour, dont une heure et demi de représentation, cinq jours par semaine, ça n'a rien à voir avec huit heures au bureau, souligne-t-il. Sans compter qu'il ne se préoccupe guère des jours fériés...
L'après-midi, la troupe répète. Le soir, elle joue. Le matin, les comédiens assurent à tour de rôle des ateliers de transmission où le quidam a l'occasion unique de s'essayer aux grands textes sans plus de cérémonie. Le bouche-à-oreille a fait son oeuvre. Le public est au rendez-vous chaque soir et les ateliers tournent avec un nombre honorable de participants. Gwénaël Morin justifie sa présence permanente aux Laboratoires d'Auvervilliers par un besoin viscéral de faire du théâtre, et surtout, de "dédramatiser l'accès au théâtre". Pas de rideau rouge qui impressionne, pas de réservation, pas de prix à payer.
Permanent et libre
La gratuité, Gwénaël Morin y tient beaucoup. Et s'il comprend que certains directeurs de théâtre puissent craindre ce nouveau modèle économique basé sur un accès libre, proposer la gratuité ne lui semble pas si difficile : "Avec le même budget, j'aurais pu aussi bien monter deux pièces : une grosse qui tournerait dans les CDN de France et une petite forme". Il est assez fier de pouvoir payer correctement ses comédiens : 2.000 euros par mois. Evidemment, il n'a pas de budget pour des décors ou des costumes. Mais finalement, entre nécessité économique et choix délibéré, son cœur balance.
Sus au superflu
Une banderole blanche au-dessus de la porte d'entrée marque la présence du Théâtre Permanent aux Laboratoires. Les bannières, les panneaux explicatifs placardés aux murs, le gros scotch, les images photocopiées en grand, voici l'essentiel de l'esthétique du Théâtre Permanent. Le lieu, avec ses sièges en plastique ou ses gradins en bois, est plus proche de la salle des fêtes que de la salle de théâtre. Les néons sont les grands amis de Gwénaël Morin. En plus d'éclairer correctement, leur avantage est d'être déjà là, prêts à être activés par de simples interrupteurs. Une bande-son ? Des costumes ? Est-ce bien nécessaire ? Le metteur en scène y penserait peut-être, un jour, si un budget faramineux venait à lui tomber dessus. Il a des comédiens, il a un public, il a un grand texte. Le reste est superflu.
Le maître du jeu
Aussi admiratif de l'œuvre qu'il puisse l'être, Gwénaël Morin n'hésite pas à taillader dans le texte, à le modeler à sa distribution. Sa façon de montrer son respect pour les grands textes est de s'affairer à en trouver le premier degré. Il passe très peu de temps à se torturer l'esprit avec la dramaturgie d'une pièce. Il préfère attaquer l'œuvre de front, avancer avec ses comédiens de manière empirique au fil du texte. Il place le jeu du comédien au centre du processus créatif, avec pour mot d'ordre le travail et pour bonne étoile, l'énergie.
L'absence de moyens sophistiqués n'exclut nullement la théâtralité. Au contraire : bien visibles, les artifices utilisés ne font que renforcer chez le public le bonheur de voir le théâtre en train de se faire. Le comédien Julian Eggerickx passe de la vilenie de Tartuffe à la timidité de Marianne à la faveur d'une simple perruque enfilée : formidable et magique.
Les comédiens vivent de tout leur corps les actions et les émotions de la pièce, sans crainte d'en faire trop. Un jeu entier et des moyens simples, cela donne un théâtre brut, voire brutal. Un théâtre facile d’accès et absolument essentiel.

Le Théâtre Permanent de Gwénaël Morin aux Laboratoires d'Aubervilliers, du 1er janvier au 31 décembre 2009
Représentations tous les 24 premiers soirs de chaque mois, sauf dimanche et lundi, à 20 heures.
Tartuffe d'après Tartuffe de Molière, jusqu'au 24 mai 2009
Bérénice d'après Bérénice de Racine, à partir du 2 juin 2009
Photos :
1. "Tartuffe d'après Tartuffe de Molière". Mise en scène Gwénaël Morin © Julie Pagnier
2. Portrait de Gwénaël Morin, D.R.
3 et 4. Les Laboratoires d'Aubervilliers - extérieur, DR
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