Rodin, figure tutélaire, fut le plus grand sculpteur du XIXe siècle, et peut-être aussi du XXe... Dans les années 1900, son aura est telle que tout apprenti sculpteur étudie son œuvre et doit se positionner en fonction de celle-ci : pour ou contre Rodin ?


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L'exposition Oublier Rodin ? du musée d'Orsay s'intéresse à ces fécondes années 1905-1914 — tant en sculpture qu'en peinture, architecture, danse, musique... — qui voient la gestation difficile d'un art statuaire moderne. Si la thématisation arbitraire en concepts plutôt vagues — Mutation, Volume, Ligne, Guerre (?) —, et le mélange chronologique ne facilitent pas la compréhension d'un moment complexe de l'histoire de l'art, le propos est cependant illustré avec force par plus d'une centaine d'œuvres majeures.

« Rien ne pousse à l'ombre des grands arbres » — Constantin Brancusi

L'œuvre de Rodin comporte d'infinies ramifications dont l'étude nécessiterait toute une vie : héritier de la sculpture romantico-réaliste du Second Empire, l'artiste français a, on le sait, mené son art sur la voie d'une entière liberté, notamment par la synthétisation des formes et leur autonomisation arbitraire, la mise à nu de l'expressivité de ses modèles ou la valorisation du fragment comme révélation d'un inconscient réaliste.

Modeleur hors pair, souvent qualifié d'« artiste démiurge » tant son œuvre constitue un monde en soi, Rodin a pesé de tout son poids sur la jeune génération de sculpteurs qui, au tournant du XXe siècle, cherchait sa voie.

« Comme si je n'avais rien appris » — Aristide Maillol

Après avoir digéré leur leçon auprès du maître, des artistes tels Bourdelle, Brancusi ou Maillol vont chercher ailleurs leur propre vérité. Certains se détachent de l'expressionnisme de Rodin en retrouvant la beauté calme de l'antique : en 1905, La Méditerranée de Maillol affirme la plénitude des volumes et la calme simplicité de la forme close, méditative, et du corps du modèle qui a retrouvé son intégrité. D'autres, comme Raymond Duchamp-Villon, opteront pour une exacerbation des formes, comme l'illustre idéalement la confrontation de La Prière de Rodin, buste féminin aux doux reliefs, à la Femme penchée de Duchamp-Villon, toute de muscle et d'angles agressifs. La stylisation d'une ligne amincie est à l'œuvre dans le travail peu connu en France de l'Allemand Wilhelm Lehmbruck, tout de souffrance anguleuse, comme dans celui du Belge Georges Minne.

Autour de 1905-1907, tandis qu'en peinture, Matisse fait exploser les couleurs et que Picasso travaille aux proto-cubistes Demoiselles d'Avignon, la sculpture cherche de nouvelles sources d'inspiration, « comme si rien n'existait, comme si je n'avais rien appris », dit Maillol : Picasso aplanit la Tête de Fernande, Bourdelle transforme la Tête d'Apollon en gueule cassée post-archéologique, tandis que Medardo Rosso réduit le relief d'un visage à une ombre de bronze.

L'historien de l'art Carl Einstein déclare alors : « L'œuvre d'art est désormais quelque chose d'indépendant, d'absolu et de clos ». La leçon de Rodin aura donc bien été retenue.

Oublier Rodin ? La sculpture à Paris, 1905-1914, au musée d'Orsay, Paris, jusqu'au 31 mai 2009. Parallèlement est présentée au musée d'Orsay l'exposition Voir l'Italie et mourir. Photographie et peinture dans l'Italie du XIXe siècle, jusqu'au 19 juillet 2009.

Pour se replonger dans l'œuvre de Rodin, on peut visiter jusqu'au 23 août 2009 au musée Rodin la magnifique exposition La Fabrique du portrait. Rodin face à ses modèles, qui explicite de manière limpide le processus de conception des portraits sculptés de l'artiste, œuvres d'une extraordinaire acuité psychologique.
Parallèlement, le musée propose, sur le thème du portrait, trois vidéos saisissantes de l'artiste contemporaine britannique Gillian Wearing, Trauma, Confess all on video et Secrets and Lies.

Illustrations :
1. Aristide Maillol, La Méditerranée, 1905-1923, marbre, Paris, musée d'Orsay © photo Christian Baraja
2. Auguste Rodin, La Prière, 1909, bronze, Paris, musée Rodin © Musée Rodin, photo Bruno Jarret © Adagp, Paris 2009
3. Constantin Brancusi, La Muse endormie I, 1910, bronze, Paris, MNAM © Photo CNAC/MNAM Dist. RMN / © Adam Rzepka © Adagp, Paris 2009
4. Joseph Bernard, Jeune fille à la cruche, 1905/1912, bronze, Paris, musée d'Orsay © photo Christian Baraja

Magali Lesauvage



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