A quand la reprise ? Telle est la question qui occupe les esprits alors que le retour de la confiance tarde à venir malgré les plans de relance pondus par nos dirigeants. Entre "déclinistes" qui parient sur un futur de disette et optimistes qui annoncent la fin de la crise, les prophètes de l'économie ont du mal à accorder leurs prédictions ? Faut-il encore les écouter ?
Et si les dirigeants de la finance n’étaient pas les seuls responsables de la débâcle financière mondiale ? Les économistes ne sont-ils pas censés jouer "un rôle d’expertise" et recommander des réformes en vue de maximiser "le bien être collectif"? C'est vrai, on sait avec Jacques Attali qu'"Un grand économiste, c’est quelqu’un qui saura très bien expliquer demain pourquoi ce qu’il a prévu hier ne s’est pas produit aujourd’hui". Une définition qui colle bien aux personnages qui, pour la plupart, n'ont pas prévu l’ampleur de l’intempérie financière actuelle. Alors, faut-il croire à présent ceux qui nous chantent déjà le retour du printemps ?
Erreurs de diagnostic
Pour une bonne prévision économique sur la crise, encore fallait-il un bon diagnostic. "Le pire est passé, c’est fini", jurait Patrick Artus en 2008, après l’effondrement du système financier américain causé par la crise des subprimes.
A l’époque, l’économiste français n’était pas le seul à ignorer que la crise serait longue: "la crainte que le système financier ne s’écroule n’a plus lieu d’être depuis le sauvetage de Bear Stearns et la capacité de se défendre qu’a démontré Lehman Brothers", estimait pour sa part le milliardaire Georges Soros.
Pour Daniel Gross, "banquier et économistes sont autant à blâmer ". Le journaliste de Slate s’est amusé à répertorier les erreurs de prévision les plus flagrantes : la foi d’Alan Greespan, ancien directeur de la Fed, en des taux d’intérêt fables et des marchés dérégulés a nourri "une orgie spéculative sur le marché des valeurs immobilières".
Selon Gross, les économistes ont ainsi fourni des alibis aux agissements des banquiers. Alors que la crise a vraisemblablement débutée en décembre 2007, les meilleurs analystes annonçaient en effet une croissance de 2,5% en 2008, avec la création de 100.000 emplois.
Des économistes diseurs de bonne nouvelle
Une fois que le pire s’est produit, il faut essayer de prédire le meilleur.
C’est le phénomène de la prophétie auto-réalisatrice : parler de la reprise pour la faire venir. Le calcul est simple: "la durée moyenne des crises économiques depuis qu’on les observe" est de "16 à 33 mois" a évalué l’économiste Jacques Marseille dans un numéro du Point intitulé "Et si on s’en sortait…" (avril 09 - voir photo).
La crise a commencé en décembre 2007, donc décembre 2007 + 16 mois (pas 33 soyons optimistes) = avril 2009. La crise serait déjà terminée ? Le genre de messages, en temps de crise, que l’on a bien envie d’entendre. Une prophétie relancée par François Fillon, qui table sur une reprise possible "pour le début de l'année 2010".
Eric Woerth, secrétaire d‘Etat au budget, va plus loin. Il n’exclut pas une reprise avant fin 2009.
La méthode coué de Marseille
Economiste médiatique, fer de lance de la lutte contre le "déclinisme", cette tendance française à l’auto-dépréciation, Jacques Marseille n’hésite pas à voir blanc quand tout le monde broie du noir.
Dans un dossier intitulé " Yes we can - 12 bonnes raisons de croire en la France ", Marseille vante tour à tour la santé de notre secteur touristique, la qualité de notre terroir, et les bons résultats de nos "champions" du CAC 40:
"Une nouvelle qui suscitera les aigreurs de certains (…) quelles sont les banques du monde qui résistent le mieux aux turbulences ? Les banques françaises, évidemment".
En somme, si on continue à boire du vin, construire des avions et visiter la Tour Eiffel, la crise va passer toute seule. Il faut "Re-la-ti-vi-ser"! Un discours apparemment plein de bon sens, mais discutable quand on connait la tendance de Jacques Marseille a oublié les chiffres qui fâchent,comme le rappelait récemment Marianne 2.
Matthieu Plane, économiste à l’OFCE, analyse également avec défiance l'approche de l'éditorialiste du Point : "C’est typiquement une analyse pas fouillée. C’est pour ça que c’est bien de débattre entre économistes parce qu’il peut y avoir des points de vue différents". Il y recèle même une dérive possible :"il faut faire attention aux signes avant-coureurs d’un semblant de reprise. Ne pas croire trop vite que c’est gagné en les prenant pour des inversions de tendance. C’est la qu’il y a un vrai risque. Dès qu’un chiffre n’est pas trop mauvais on annonce que ça va mieux en oubliant toute la batterie de mauvais chiffres".
Leçon de communication en temps de crise
C’est de bonne guerre. Le gouvernement chasse les bons chiffres en temps de crise, comme les ménages chassent les bonnes affaires. Aux experts alors de faire contrepoids à la communication politique. Eric Woerth évoque une croissance à moins d’1% en 2009, mais il annonce tout de même la reprise. Or "la reprise c’est une croissance suffisamment forte pour baisser le chômage… Et ça il va falloir du temps pour le voir", relativise Matthieu Plane.
Pas de reprise, donc, tant que la hausse du chômage n'est pas enrayée. Sur ce point, l’économiste est d’ailleurs pessimiste : "globalement je vois mal à partir de quand on va réussir à faire rebaisser le taux de chômage". Sur les deux années qui viennent, l’OFCE prévoit 900.000 chômeurs en plus.
Reste que le travail de prévision des économistes a perdu de son aura, à force de faux diagnostics et de divergences de pronostics. Comment dans ce cas leur faire encore confiance ?
Un peu de modestie
La question est d’actualité, avoue Matthieu Plane, qui rappelle que "l’économiste doit informer de façon objective". "Le soucis c’est que les outils d’analyse traditionnels ne fonctionnent pas en ce moment donc on pratique un peu de la prévision à vue. Tout ça évolue très vite". Ce ne serait pas donc tant une question d’incompétence ou de négligence professionnelle, plus une incertitude liée à l’ampleur de la crise internationale.
Jean-Hervé Lorenzi, directeur du Cercle des économistes, l'admettait en février dernier, lors des journées de l’économie 2009 à la Chambre du Commerce : "Il y a en fait presque autant de livres sur la crise que d’initiatives de politiques économiques faites par les différents États afin de soutenir les activités et de limiter la détérioration du marché du travail. Jamais nous n’avons été autant abreuvés d’écrits et autant perdus dans l’incertitude".
Les prévisions s’emmêlent
Les experts se déchirent donc à peu près sur tout. Aux Etats-Unis, c’est le plan Geithner, qui propose de racheter les "actifs pourris" des établissements bancaires en injectant 1.000 milliards de $ pour sortir de la crise, qui fait polémique.
Si une majorité emboîte le pas de Barack Obama, restent des rabats-joie. L’éditorialiste du New-York Times David Brooks rappelle que Christina Romer, nommé par Barack Obama pour être à la tête de son Conseil économique avait rédigé un rapport en 2004 intitulé Qu’est ce qui stoppe la récession ?, concluant qu’injecter des liquidités publiques était inutile, car "la politique monétaire est suffisamment forte et flexible à elle seule pour stopper la récession".
Le retour de Keynes
En gros, rappelle David Brooks, le président américain lance un nouveau paradigme de politique économique avec son plan de relance, mais il est entouré d’économistes incrédules. Incrédule aussi le journal canadien Macleans, pour qui ce retour au paradigme keynésien est aussi irresponsable que la crise qui l’a fait resurgir. Il s’agit (encore) d’une erreur de diagnostic : l’économie du libre-échange est diabolisée alors que l’Etat était présent à chaque étape de la crise, rappelle Macleans.
Et pour permettre une telle "injection" de liquidités de l’Etat, ajoute le journaliste, il faut prendre de l’argent quelque part. Or c’est la hausse des taxes qui va financer le plan de relance. Et le journal lui aussi de citer la conseillère économique en chef d’Obama, Christina Romer : “la politique fiscale", a-t-elle déclaré à propos de la crise de 1929, “n’a presque servi en rien pour la reprise économique avant 1942”.
La reprise n’est pas pour demain
N’en déplaise à Jacques Marseille, l’embellie économique se fera donc un peu attendre. Il est même dangereux de l’annoncer trop tôt : "le danger c’est de penser qu’on va sortir trop vite de cette crise et qu’on va s’exonérer d’un nouveau plan de relance", prévient Matthieu Plane. Que peut-on augurer en France ? Selon le spécialiste de l’OFCE, "une fois qu’on aura fait le plus dur, il va falloir régler l’endettement public et ça va nous remettre un second coup !". L’Insee, autre organe prévisionnel français, prévoit une baisse du PIB de 1,5% au 1er trimestre 2009, et de 0,6% au second.
A ce train là, pourquoi ne pas croire aux "lueurs d’espoir" de Barack Obama, qui annonçait le 10 avril qu’il "commençait à voir du progrès" ? L'important, c'est d'y croire.
Sur le forum : Faut-il encore écouter les économistes ?
- Crise ou enlisement ?
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