Attaqué dans un texte du rappeur Youssoupha, Eric Zemmour a finalement décidé de porter plainte pour "menaces de crimes et injure publique". Z s'était déjà payé Grand Corps Malade, Joey Starr ou Disiz. Mais pourquoi le chroniqueur d’On n’est pas couché est-il aussi fâché contre le "monde du rap" ? Et vice-versa...


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"A force de juger nos gueules les gens le savent/Qu'à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards/ Chaque fois que ça pète on dit qu'c'est nous/J'mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d'Eric Zemmour."
Diffusé sur le net en mars 2009, cet extrait du titre "A force de le dire" a déjà fait couler beaucoup d’encre. Le rappeur Youssoupha, 29 ans, y dit tout haut ce que beaucoup de ses collègues – et jeunes des quartiers – pensent tout bas au sujet des attaques en règles et répétées du célèbre polémiste sur la "culture de banlieue".

Un contrat sur Zemmour ?
Montée en épingle par une partie de la presse, qui a tôt fait de titrer sur le "rappeur qui veut faire tuer Eric Zemmour", la polémique a enflé aussitôt. Avant de retomber comme un soufflé, remisée au second plan par une autre controverse rapologique nommée Orelsan. Or, on a appris que le journaliste avait finalement décidé de saisir la justice en prenant au pied de la lettre la phrase incriminée.
Un conteur urbain souhaiterait donc que Eric Zemmour se fasse passer à tabac ou, pire, éliminer par des hommes de main dont il serait le commanditaire ?

Dans une longue tribune publiée dans Le Monde, l’intéressé nie toute volonté de faire passer le débat sur un terrain "physique" :
"Eric Zemmour est journaliste et polémiste, je suis auteur et interprète. Il n'a jamais tué personne. Moi non plus. Nous sommes tous les deux des hommes de paroles. Une quelconque divergence de point de vue qui nous opposerait relèverait forcément du débat d'idée, de la discussion. Le faire taire? Il faut l'entendre dans le sens le plus élémentaire: le remettre à sa place, le mettre face à ses contradictions."

"Le fantasme d'un rappeur-gangster-tueur"
Artiste à la prose soignée, connu pour ses textes engagés loin des clichés d’un rap prônant une quelconque forme de violence, Youssoupha dénonce le procès médiatique qui lui est fait : "Le fantasme d'un rappeur-gangster-tueur. Ce que je suis censé être. Et c'est là que je déçois tout le monde. La réalité est beaucoup moins fantasque. Je ne suis ni un Che Guevara, ni un Jacques Mesrine, ni même le personnage haut en couleur d'un film de Lautner pour intenter à sa vie. Désolé pour ma mauvaise interprétation du personnage. Vous avez vu un fantôme. Ce n'était que moi."
Un argumentaire qu’il devra reproduire au tribunal pour prouver sa bonne foi face aux accusations de "menaces de crimes et injure publique" qui lui sont faites.

Un brin extravagant, ce dernier épisode de la guéguerre entre Eric Zemmour et la corporation des rappeurs n’est pourtant pas très surprenant. Depuis qu’il multiplie les apparitions télévisées, en tant qu’invité ou chroniqueur vedette d’"On n’est pas couché", Zemmour a fait de la critique acerbe du rap un des ses fonds de commerce. Des interventions au vitriol qui font de véritables cartons sur dailymotion, où chacun a pu voir et revoir le journaliste du Figaro se payer Grand Corps Malade, balancer des idées préconçues à la tête de Kool Shen ou à la face de Joey Starr, ou encore donner une leçon d’histoire de l’esclavage à Disiz sur un ton condescendant. Si le polémiste n’a pas toujours tort, le mépris qui transpire parfois dans ses propos dérange. Quand il n’agace pas carrément ses interlocuteurs.

Le rap, "une sous-culture d'analphabètes"
Ses passages dans "On n’est pas couché", "93 Faubourg Saint-Honoré" ou "20h10 Pétantes" ont marqué les esprits, mais c’est dans une édition de "L’hebdo" de France Ô traitant de la culture française qu’il a livré le plus clairement le fond de sa pensée : "Je veux quand même qu’on garde à l’esprit que tout ne se vaut pas. La culture, ça ne veut pas dire tout et n’importe quoi. Il y a une hiérarchie. Tout peut être culturel, mais si vous mettez dans la même phrase le rap et Yasmina Khadra, je ne suis pas d’accord. Je pense que le rap est une sous-culture. D’analphabètes. Vous avez déjà entendu les paroles des rappeurs ?"

Brel, sinon rien
Certains trouvent tout de même grâce à ses yeux, comme le policé MC Solaar ("Il est l’héritier d’une certaine chanson française. Ce qui me désole, c’est qu’il fasse du rap") ou le slammeur Abd al Malik. Mais on ne peut pas dire que ce dernier sauta de joie quand Zemmour lui fit ce compliment : "Les bien-pensants, c’est les rappeurs qui se la jouent 'je hais la France'. Vous êtes subversif quand vous dites que la France est un grand pays, que vous lisez Camus, que vous vous référez à Brel."
En gros, un rappeur est convenable pour Zemmour s’il a assimilé la culture française classique et s’exprime dans un français du 19e siècle.

Finalement, le fait qu'Eric Zemmour attaque Youssoupha en justice ne fait que démontrer un refus de comprendre le message véhiculé par les rappeurs et le déni de leur statut d'artistes comme les autres.
"J'ai pris ça pour des menaces de type simple", a déclaré Zemmour au Post.fr. "Je parle le français. Pour moi, mettre un billet sur la tête de quelqu'un ça veut dire le tuer. Mettez-vous à ma place. Vous vous diriez quoi si quelqu'un écrivait ça sur vous? Est-ce qu'on vous menace vous? Il n'y a qu'un sens possible à ces phrases."

Edouard Orozco



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