Du Mariage de Maria Braun à Good bye Lenin !, il aura fallu près de 20 ans au cinéma allemand pour renaître et se frayer un chemin dans nos salles. Un cheminement lent, mais qui offre aujourd'hui un renouveau cinématographique certain qui fait corps avec le réel. Plongée en Allemagne, à la rencontre de trois réalisateurs d'aujourd'hui et de leur cinéma.
Juin 1982, Fassbinder meurt, laissant derrière lui des chefs d'œuvres historiques, des fans attristés, et emportant dans sa tombe le « Nouveau cinéma allemand » des années 1960-1970. Pendant près de deux décennies, les films allemands seront absents de la scène cinématographique internationale. Jusqu'à ce que des personnages hauts en couleur fassent leur apparition sur nos écrans, il y a quelques années : une demoiselle essoufflée aux cheveux rouges, un fils qui fait croire à sa mère que la RDA existe toujours, un agent de la Stasi fasciné par le couple qu'il espionne... Les films allemands sont de retour dans les box offices et rencontrent un succès étonnant. Mais il ne s'agit que de la partie visible de l'iceberg. Ce macrocosme grouille de nouveaux talents.
C'est un monde nouveau qui s'ouvre aux regards curieux des cinéphiles français. Ils ont été plusieurs millions à voir Good bye Lenin !, La Chute ou encore La Vie des Autres, ces météorites qui ont fait exploser les statistiques. Le marché du film allemand ne s'est pas porté aussi bien depuis la fin des années 80, les grandes productions explosant autant que les petites. Au détour d'une salle d'art et essai confidentielle, les cinéphiles français ont eu aussi l'occasion de voir des longs-métrages plus intimistes, de Ping Pong de Matthias Luthardt à Contrôle d'identité de Christian Petzold en passant par De l'autre côté de Fatih Akin. Mais ces incursions restent rares en France, et il est difficile de se faire une idée précise du cinéma allemand après des années d'absence. Pourtant outre-Rhin, il existe bel et bien un cinéma et il devient incontournable.
Une nouvelle vague allemande ?
Il peut y avoir plusieurs explications à ce renouveau. Selon Christian Dorsch, directeur de German Film, la nouvelle génération de réalisateurs « pense dans des dimensions plus internationales ». Mais ce succès vient aussi d'ailleurs. Pour que des films d'auteur arrivent sur la scène internationale, il a fallu il y a quelques années l'élan de plusieurs réalisateurs contemporains. Christian Petzold, réalisateur de Jerichow, et quelques cinéastes de sa génération (Thomas Arslan, Christoph Hochhäusler, Angela Schanelec...) ont fait cet amer constat au début des années 2000 : il n'y avait que deux formes de cinéma possibles en Allemagne, les films de télévision, ou alors purement artistiques. Ces jeunes réalisateurs ont décidé d'y remédier en se regroupant dans une micro-industrie indépendante, sous le nom d' « école berlinoise ». Si certains journalistes voient dans ce groupe une nouvelle vague allemande, Christian Petzold précise qu'il s'agit plus d'une tendance que d'un groupe fixe. Ils ont voulu créer une école pratique du cinéma, en opposition aux académies théoriques, passage obligatoire pour tout apprenti réalisateur.
Le résultat est efficace.
Si les membres du groupe ont tous des styles différents, quelques traits communs se dégagent de leurs films : ils sont simples et fictionnels. Ils se concentrent sur des faits de société, sans drame, se focalisent sur la société allemande telle qu'elle est ici et maintenant, de manière réaliste, dans toute sa complexité. Les relations humaines y sont analysées presque cliniquement et les personnages principaux sont aussi, voire plus importants que l'histoire elle-même. La caméra reste un honnête témoin de l'époque actuelle, il s'agit de montrer la réalité sans artifice, sans manipulation. Le réalisateur n'intervient jamais dans le film, la caméra est indépendante, la musique, extra diégétique quand il y en a, n'est pas là pour souligner, mais pour accompagner. Qu'on ne s'y trompe pas cependant, si les films de l'école berlinoise abordent des thèmes communs ils ne constituent pas un genre soi ; ils partagent avant tout un esthétisme du vérisme.
Cette nouvelle vague allemande, encore peu connue en France, n'est pourtant qu'une partie de l'océan. Autour de ce noyau dur du cinéma contemporain s'agitent quelques électrons libres, grandes figures de proue indépendantes, à l'indéniable succès international : Caroline Link, réalisatrice de Nowhere in Africa (Oscar 2003 du meilleur film étranger) ou encore Fatih Akin (Head-on ou De l'autre côté), souvent comparé à Abdellatif Kechiche.
Cinéma de l'intime et du réel
A ces électrons dynamiques s'en ajoutent d'autres, encore inconnus mais prometteurs. Ils incarnent un renouveau et leur message est clair : ils veulent s'affranchir des limites du genre cinématographique. Lorsque Caroline Link affirme dans une interview « le cinéma allemand fait preuve d'une belle diversité », c'est l'essence même du cinéma actuel qu'elle définit. Dans son premier film Distanz présenté pendant la Berlinale 2009, Thomas Sieben se concentre sur Daniel Bauer, un jardinier solitaire sans histoire, qui ne peut résister à des pulsions de meurtres. Son film se veut sans dramaturgie, sans climax, il traite de la réalité psychologique de son personnage sans artifices, de manière quasi-documentaire, et joue avec les limites du genre jusqu'à s'en affranchir. Si sa manière de traiter l'histoire est proche de celle de l'école berlinoise, l'esthétique y est très différente.
Par une simple opération mathématique, les thèmes traités dans le cinéma d'aujourd'hui ont aussi évolué. L'équation est très simple, et c'est Christian Petzold qui nous l'explique, reprenant les mots d'Helmut Köttner : « si l'on met deux hommes et une femme sur un bateau en partance pour un autre pays, et qu'à l'arrivée il ne reste que deux personnes, ils forment une famille. S'il reste les trois personnes, ils forment une société. » Alors que les films d'hier s'attachaient à témoigner de la société actuelle, en observant l'interaction entre trois personnes ou plus, les films de demain s'intéressent à l'individu, à sa vie privée, à ses pensées. Les personnages principaux sont solitaires comme Daniel dans Distanz, ou bien jouent en duo, comme Gitti et Chris, deux trentenaires amoureux, passionnés mais torturés qui implosent dans Alle andere de Maren Ade, en compétition officielle de la Berlinale 2009. L'équation idéale n'implique jamais plus de deux protagonistes.
Malgré des films centrés sur des individus spécifiques, le cinéma allemand reste universel, il est allemand par défaut mais n'a pas de nationalité propre. Ses détenteurs sont influencés par le reste de l'Europe et du monde. Lars Jessen, réalisateur de Dorfpunks, un film qui met en scène des jeunes punks dans un village allemand en 1984, trouve son inspiration dans le drame social de Grande-Bretagne (Ken Loach, Mike Leigh), Thomas Sieben admire les frères Dardenne et Christian Petzold voue un culte à Chabrol et à tout Hollywood.
Le cinéma allemand en 2009 ne fonctionne pas en circuit fermé, c'est un système de vases communicants, et pour cette raison il est parfois difficile d'avoir une idée précise de ce qu'il est vraiment. Mais d'un réalisateur à l'autre, d'un univers cinématographique à l'autre, on retrouve définitivement un cinéma de la réalité, sociale ou psychologique, et de l'intériorité. Un cinéma de l'expérimentation qui bouscule les règles du genre avec une confiance en soi retrouvée.

Merci à Lars Jessen, Thomas Sieben et Christian Petzold de s'être prêtés au jeu de l'interview pour cet article.
Illus.1 : La Vie des autres
Illus.2 : Jerichow
Illus.3 : Contrôle d'identité
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