Le dernier spectacle de l'artiste-auteur-chorégraphe-metteur en scène-performeur anversois, L'Orgie de la Tolérance, qui sera présenté à Avignon cette année, a séduit la majorité des spectateurs du Théâtre de la Ville malgré la violence de certaines scènes. Jan Fabre est-il si provocateur que cela ?

Artiste pluridisciplinaire talentueux pour les uns, touche-à-tout agaçant pour les autres, à la fois reliquat de l'art performatif des années 1970 et artiste plasticien surfant sur la vague du renouveau de la sculpture dans l'art contemporain, le Flamand Jan Fabre possède ce don de la métamorphose qu'il admire tant chez son insecte fétiche, le scarabée, dont les élytres tapissent les œuvres, jusqu'aux plafonds du Palais Royal de Bruxelles.

L'artiste face à ses maîtres flamands

Son exposition « L'Ange de la métamorphose », dans les salles de Peinture du Nord du musée du Louvre, en 2008, avait choqué nombre de visiteurs. Un interminable lombric, dont la tête avait été moulée sur celle de l'artiste, s'extrayait d'un amas de pierres tombales au beau milieu de la galerie Médicis, des têtes de hiboux (Les Messagers de la Mort décapités) trônaient sous le portrait de Charles X par Van Dyck, un agneau doré à chapeau de carnaval narguait un Christ en croix de la Haute Renaissance, tandis qu'un immense bousier recouvert d'élytres irisés de scarabées reprenait avec ironie le motif du globe. « Sic transit gloria mundi ».

Malgré une apparente irrévérence envers les maîtres de l'art classique, Jan Fabre démontrait au contraire son allégeance envers les peintres flamands, de Van der Weyden à Rubens en passant par Bosch et Bruegel. En effet, dans ses œuvres plastiques comme dans son théâtre, Jan Fabre emprunte à ces maîtres l'expression exacerbée de la souffrance, l'exhibition de la chair comme lieu de la révélation, la truculence. Mélange unique de joie de vivre et de pessimisme rivés aux corps, que l'on retrouve chez des artistes belges du début du XXe siècle dont Fabre se réclame également, comme Félicien Rops, maître de l'érotisme macabre, ou James Ensor, peintre de carnavals où prolifèrent masques, clowns et squelettes.

Jan Fabre en moraliste

Dans L'Histoire des larmes, pièce qui divisa la critique au festival d'Avignon en 2005, Jan Fabre évoquait le corps comme contenant de ses « humeurs » (larmes, sueur, urine). Il pointait de manière très littérale la vulnérabilité du corps. L'Orgie de la tolérance, dernière création en date, en révèle les nouvelles contraintes. D'un côté, celle du sexe faux d'une société dans laquelle, dit-il, « politiquement, socialement, économiquement, nous vivons dans un orgasme simulé, une bulle qui a éclaté » ; de l'autre, des corps contraints par de « nouveaux masques », ceux d'une fascisation (particulièrement active dans son fief anversois), parée de « jolis costumes et des visages plus sympathiques » et avec laquelle la démocratie doit composer dans une « orgie de tolérance ».

Un Jan Fabre intolérant ? Plutôt moraliste en réalité, tant L'Orgie de la tolérance, dont l'esthétique mêlant sexe, mort et luxe évoque dans un premier temps le Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasolini, dénonce avec un minimum de symbolisation le règne de l'argent et du sexe faciles, avec notamment une longue scène d'ouverture figurant une course à l'orgasme, un accouchement dans un caddie, objet-symbole du système consumériste, des sentences racistes déclamées par des facho-chics au look de maquisards ou une hilarante séance de stretching pour billet de banque.

Avec une lourdeur toute flamande, Jan Fabre fait s'accoupler un sac à main et un canapé Chesterfield, montre un Christ hagard relooké par un styliste, fait valser les caddies sur du Strauss et termine par un opéra-rock flamboyant en disant « Fuck » à tout le monde, y compris lui-même, les danseurs, les critiques, etc. Le trait est épais, certes, mais la saillie atteint son but.

L'Orgie de la Tolérance, de Jan Fabre, par la compagnie Troubleyn, Anvers, spectacle présenté au Théâtre de la Ville, Paris, du 31 mars au 4 avril 2009.
En tournée dans le monde, à Avignon du 9 au 15 juillet 2009.

Photos :
1 et 3. L'Orgie de la tolérance © Frédéric Heyman
2. L'Ange de la métamorphose, présenté au Musée du Louvre en 2008.

Magali Lesauvage



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