Le Centre Pompidou fait le tour de l'œuvre de Vassili Kandinsky grâce à la réunion exceptionnelle de près d'une centaine de toiles majeures de l'artiste d'origine russe. Un parcours spectaculaire qui privilégie le choc visuel des œuvres au détriment du processus intellectuel qui mena à leur exécution.

Rassembler une centaine de toiles majeures de Kandinsky et plusieurs dizaines de ses œuvres graphiques — offrant un large panorama, mais non exhaustif, puisqu'il ne débute qu'en 1907, lorsque Kandinsky commence seulement, la quarantaine passée, à se revendiquer artiste — est un exploit. On le doit à la réunion intelligente des trois plus grandes collections d'œuvres du peintre, chacune constituant un ensemble singulier : la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich détient, grâce au don de la compagne de Kandinsky, Gabriele Münter, certaines œuvres essentielles de la période du passage à l'abstraction ; le Musée national d'art moderne présente les œuvres léguées par l'épouse de l'artiste, Nina, des années russes (1914-1921) jusqu'au Bauhaus (1921-1933) ; et le Guggenheim de New York, grâce aux acquisitions de Solomon R. Guggenheim réalisées du vivant de l'artiste, rassemble des œuvres tant de la période munichoise que des dernières années parisiennes.

Une expérience visuelle

Autant dire que la visite d'une telle exposition, qui nous arrive de Munich et sera à l'automne à New York, n'arrive peut-être qu'une fois dans une vie. Dans la scénographie spectaculaire et épurée de Laurence Fontaine, les couleurs éruptives des toiles de Kandinsky jaillissent sur des cimaises immaculées, tandis que l'intimité des dessins à l'encre et à l'aquarelle est réservée à des salles d'un gris souris (un peu triste). La visite de l'exposition se vit comme une expérience visuelle hypnotique, où l'air et la lumière circulent entre les œuvres, suffisamment espacées les unes des autres pour que l'on puisse y plonger tout droit le regard.

Des toiles munichoises d'inspiration symboliste, où Kandinsky évoque la Russie d'autrefois dans un foisonnement de couleurs saturées, aux dernières œuvres biomorphiques parisiennes inspirées par Miró, en passant par le passage à l'abstraction du début des années 1910 et l'abstraction géométrique de la période du Bauhaus, tout y est. Et tout, pour les commissaires de l'exposition, doit se passer de commentaires, pour privilégier la déflagration visuelle des œuvres de Kandinsky. L'artiste-théoricien est donc mis de côté, et sont à peine évoqués Du spirituel dans l'art et Point, ligne, plan, ses ouvrages théoriques majeurs. Stratégie qui dessert la compréhension d'une démarche intellectuelle unique au XXe siècle et indissociable du processus de création des œuvres.

Prolonger l'expérience

A défaut, on se tournera donc vers le catalogue, qui propose des commentaires détaillés de nombreuses œuvres. Ainsi celui de Peinture au bord blanc (Moscou) (1913) fait surgir à nos yeux la figure de saint Georges dans un déchaînement de formes et de couleurs, ou celui de Tache rouge n°2 (1921) nous explique l'importance du « point central », cercle souvent situé à la périphérie des compositions pour signifier la place du spectateur hors du tableau, comme « événement pictural » autonome. On y apprend également que la non-couleur grise qui tapisse l'arrière-plan de Dans le gris (1919) exprime l'absence de mouvement, la stagnation dont l'artiste commence alors à s'extirper après plusieurs années d'infertilité créatrice en Russie, ou que le cercle est, pour Kandinsky, « la forme la plus modeste mais qui s'impose sans scrupule, précise mais toujours variable, stable et instable, silencieuse et sonore, tension qui porte en elle d'innombrables tensions ». Plusieurs essais viennent également préciser la biographie et la carrière du peintre, ou expliciter la « pensée en images » de Kandinsky : une invitation à prolonger l'expérience...

Kandinsky, au Centre Pompidou, jusqu'au 10 août 2009.
Exposition co-réalisée et présentée à la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, à Munich (25 octobre 2008 – 8 mars 2009), et au Solomon R. Guggenheim Museum de New York (18 septembre 2009 – 31 janvier 2010).
Catalogue publié aux éditions du Centre Pompidou, 360 pages, 44,90 euros.

Illustrations :
1. Komposition 8 (détail), 1923, Solomon R. Guggenheim Museum, New York (Solomon R. Guggenheim Founding Collection, by gift) © ADAGP, Paris 2009
2. Quelques cercles (Einige Kreise), 1926, Solomon R. Guggenheim Museum, New York (Solomon R. Guggenheim Founding Collection, by gift) © ADAGP, Paris 2009

Magali Lesauvage



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