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Gaming Société
La poussière retombe lentement sur le massacre de Winnenden. Les meurtres de Tim Kretschmer ont soulevé la même indignation en Allemagne que le massacre de Columbine aux Etats-Unis. Dix ans se sont pourtant écoulés entre les deux, mais les mentalités n’ont pas évolué, il aura suffit d’agiter le jeu vidéo comme épouvantail pour entendre les mêmes déductions fumeuses.
L’Europe a fait montre de la même immaturité que l’Amérique, se tournant vers un coupable tout désigné au lieu d’admettre une évidence cruelle. Retour sur une décennie de stigmatisation irresponsable, à travers Columbine, Virginia Tech et Winnenden.
Le mardi 20 avril 1999, Eric Harris et Dylan Klebold tuèrent 12 élèves et un professeur, blessèrent 23 autres personnes avant de se suicider. Depuis 1966 et le carnage perpetré par Charles Joseph Whitman à l’Université d’Austin, qui tua 14 personnes et en blessa 32, l’Amérique n’avait pas été aussi choquée par une telle montée de violence.Lors d’un constat de surface, on ne retint d’eux qu’une image de jeunes désabusés, fans de musique gothique et d’armes à feu. Mais surtout, Eric et Dylan jouaient tous les deux à Doom et Wolfenstein 3D, et l’inclusion de ces FPS au tableau allait radicaliser l'opinion de l'Amérique sur un média qu’elle connaissait et qu’elle connaît toujours mal.
Longtemps, la question des pressions sociales fut esquivée. On tira un portrait lamentable d’Eric et Dylan, en les décrivant comme des nerds en marge du lycée, alors que l’enquête établit un réseau d’amis proches et de connaissances au sein de l’établissement. Marylin Manson ou Rammstein furent montrés du doigt avec la culture goth, pour avoir encouragé les deux adolescents à la dépression et aux idées noires. Ils n’écoutaient même pas Manson. Trop tard, la machine moralisatrice était lancée.
Il aura fallu plusieurs mois avant que l’enquête ne révèle la passivité de l’administration et des professeurs face au harcèlement moral que subissaient Eric et Dylan au quotidien. Les violences physiques et les insultes homophobes de la part des plus forts les avaient brisés, les plongeant dans la dépression et la névrose. Si Eric et Dylan sont passé à l’acte, c’est parce que personne ne les avait observés, que leur frustration et leur haine avaient atteint un point de non-retour que seule une colère explosive pouvait apaiser.
Mais il était trop tard pour l’opinion publique, qui s’attachait plus aux détails qu’aux responsables indirects. Bien qu’ils étaient fans de Natural Born Killers et de Basketball Diaries, c’est surtout la collaboration fréquente de Harris à la communauté Doom et Quake qui fut montée en épingle.
Eris Harris est le créateur des Harris Levels, une suite de niveaux avec des graphismes améliorés, plus de monstres et de munitions. La Presse alla jusqu’à dire que ces niveaux étaient des reproductions du lycée de Columbine, ce qui était faux mais qui se préoccupait encore de la vérité ?
Cinq ans après Columbine, l’enquêteur principal sur l’affaire et plusieurs psychiatres donnèrent leur opinion finale. Ils étaient d’accord sur le point que Harris était un psychopathe profond, et Klebold un dépressif. Une relation dominant-dominé s’était tissée entre les deux sous couvert d’amitié, un duo mené par Eric Harris en proie à un complexe de supériorité extrême.
Les pressions extérieures qui les rassemblèrent mirent en marche cette spirale qui se solda par leur suicide dans la bibliothèque de Columbine.
Malgré cette clarification, qui donnait des explications concrètes au massacre de Columbine, l’image des jeux vidéo avait été ternie par cette mauvaise publicité. Eric et Dylan jouaient en réseau à des FPS et l’Amérique n’allait pas oublier ce détail si facilement.
Dans un esprit de satire et de sensibilisation, le canadien Danny Ledonne créa en 2005 le jeu Super Columbine Massacre RPG, dans lequel le joueur prend le contrôle d'Eric et Dylan.
Loin de faire l'apologie de leurs actes, le jeu propose au contraire des flashbacks qui décrivent la progression de leur mentalité, ainsi qu'une émouvante scène d'hommage aux victimes où un père de famille soulève la question de la libre circulation des armes à feu aux Etats Unis. Cet ex-voto vidéoludique offre un regard complet et critique des évènements, mettant en perspective ce que l'opinion publique a survolé pour se focaliser sur les coupables seulement.
Comme Danny Ledonne l'avait envisagé, Super Columbine Massacre RPG souleva la polémique, de par le médium qu'il utilisait. Il permit néanmoins de rouvrir le débat sur la relation entre jeu vidéo et comportement violent, à un moment où police et médias attribuaient de plus en plus de crimes à Grand Theft Auto.
Virginia Tech - 2007
Le 16 avril 2007, Seung-Hui Cho assassina 32 personnes et en blessa 23 sur le campus de Virginia Tech avant de mettre fin à ses jours d’une balle dans la tête. Il devenait le tueur fou le plus mortel dans l’histoire des Etats-Unis, établissant un nouveau record macabre.
On apprit rapidement que Cho suivait depuis l’école primaire un traitement pour des troubles anxieux jusqu’au lycée, qu’il fut accusé de harceler deux camarades en 2005, mais qu’il ne fut pas incarcéré car déclaré "irresponsable" à cause de ses troubles mentaux. Seung-Hui Cho était une bombe à retardement que l’Université ne jugea pas bon d’écarter du campus.
L’enquête démontra que Virginia Tech n’était pas la seule responsable, mais que des failles dans les lois sur la vie privée, et un certain laxisme sur le traitement de sa maladie ont permis à Cho de rester en liberté jusque là.
Le message d’adieu que Cho avait laissé dans sa chambre, critiquait les "gosses de riche" et la décadence de sa société. Dans un paquet adressé à NBC News, Cho avait envoyé un manifeste de 1800 mots, des photos de lui-même avec ses armes et 27 vidéos dans lesquelles il exprimait sa haîne des riches, se donnant une dimension christique.
Son anxiété devient une obsession dans laquelle le monde adulte, du travail et de l’argent le stressaient à un tel point qu’il lui fallait le détruire pour surmonter son malaise. Un fantasme dans lequel il devenait le sauveur du pauvre et de l’opprimé, par extension le même complexe de supériorité messianique que Eric Harris.
Cette similitude n’a toutefois pas été celle que les observateurs retinrent en premier. Jack Thompson, le procureur qui s’était fait un devoir de lutter contre les jeux vidéo violents, avait accouru sur les lieux du drame pour y aller de sa déclaration. "Ce que le FBI et les services secrets ont trouvé après Columbine après avoir regardé tous les éléments, était que le dénominateur commun reposait sur l’immersion des tueurs dans un divertissement incroyablement violent, plus notablement des jeux vidéo"
Cette déclaration dut attendre le rapport définitif du Gouverneur pour que cette affirmation soit discréditée. Cho n’avait joué qu’à des jeux comme Sonic le Hérisson, et ne possédait ni ne jouait à des jeux violents ou de guerre.
Qui plus est, les services secrets des Etats-Unis avaient publié en 2002 leur propre rapport post-Columbine, sur les dénominateurs communs entre chacun des 37 massacres qui se sont déroulés dans des établissements américains :
+ Les incidents étaient rarement soudains et impulsifs
+ Avant la plupart des incidents, d’autres personnes étaient au courant des intentions des tireurs
+ La plupart des attaquants n’ont pas menacé directement leur cible avant le passage à l’acte
+ Il n’y a pas de profil pertinent ou précis d’étudiants qui ont participé à ces violences
+ La plupart des attaquants ont été impliqués, avant leurs actes, dans un comportment qui indiquait aux autres un besoin d’aide
+ Les attaquants avaient souvent du mal à gérer la perte ou l’échec, de plus beaucoup ont envisagé le suicide
+ Un grand nombre d’attaquants se sentaient harcelés, persécutés ou blessés
+ La plupart des attaquants avaient accès, et ont utilisé des armes par le passé
+ Dans la plupart des cas, d’autres étudiants étaient impliqués
+ En dépit de la réactivité des autorités, la plupart des fusillades se sont terminées par un autre moyen que l’intervention de police
Pour un court instant, les jeux vidéo étaient écartés, le passif psychologique et le contexte social des tireurs étaient enfin reconnus comme la véritable source de leurs actes. Jusqu’au massacre de Winnenden.
Winnenden - 2009
Tim Kretschmer a tué 15 personnes le 11 mars dernier dans son ancien lycée de Winnenden en Allemagne, puis il se suicida. A travers l’Associated Press, un élève anonyme déclara sous un pseudonyme qu’il avait connu Tim à une école de commerce privée, et qu’ils jouaient tous les deux à Counter Strike, que Tim était plutôt bon. L’engrenage s’enclenche et la rumeur suit.
Le Times poursuivit en stipulant que la veille au soir du massacre, Tim joua à Far Cry 2 pendant deux heures, un jeu dans lequel "on assume le rôle d’un tueur". La déformation s’amplifie et tire des parallèles insidieux entre le fait que Tim ait pris possession d’un véhicule, comme dans le jeu, et porte des habits noirs comme l’uniforme des ennemis. Allant encore plus loin, le Times souligne que l’arme de poing du jeu, le Beretta 92 est la même que celle employée par Tim lors de la fusillade.
On nage en pleine dérive interprétative, la psychose et les amalgames de la Presse généraliste atteint son comble, alors que la police elle-même s’enflamme. Heini Schmitt, le chef du Syndicat de Police allemand lance qu’il "est connu que dans chaque situation dans laquelle un carnage est commis, le tireur avait une dépendance envers ces jeux de tueurs. Le mode opératoire est très semblable aux exemples virtuels."
Il aura beau tempérer en disant qu’il n’y a "aucune preuve que ces échappatoire fréquentes dans ces mondes de tuerie virtuels contribuent à ces actes insensés, mais on ne peut pas totalement écarter le rôle de ces jeux". Heini Schmitt appelait alors à l’interdiction de ces jeux sur le sol Allemand.
Le ministre de l’intérieur bavarois Joachim Herrmann est allé encore plus loin. "Ces jeux sont l’une des causes de violence chez les jeunes, mais aussi pour les massacres dans les écoles, où les images de ces tueries deviennent réalité. …
En regard de leurs effets négatifs, (ces jeux vidéo violents) sont au même niveau que la pédo-pornographie, et les drogues illégales, des choses sur lesquelles l’interdiction ne fait pas débat." Encore un petit effort et le point Godwin était attribué à l’unanimité.
En réponse à cette déclaration, Thomas Jarzombek, le Commissaire aux Nouveaux Médias allemand, s'insurge "Cette comparaison est complètement inappropriée… quiconque fait de telles affirmations n’est pas qualifié pour participer au débat sur la protection des mineurs face aux médias dangereux"
La vérité sur le cas de Tim Kretschmer, c’est que son père collectionnait les armes à feu, et que le Beretta était le seul qui ne se trouvait pas sous clé dans la table de chevet du père. Tim s’est servi dans la réserve de munitions avant de partir à son ancien lycée commettre son crime. Il tua plusieurs autres personnes lors de sa fuite lorsque la police arriva, prenant un automobiliste en otage. Après une course-poursuite en hélicoptère, il fut blessé et acculé dans une impasse où il se donna la mort.
S‘il fallait trouver des dénominateurs communs, il faudrait remonter en 2002, quand un jeune homme de 19 ans, Robert Steinhauser, élimina 12 professeurs, une secrétaire et deux élève dans son ancien lycée d’Erfurt. Robert avait été exclu pour avoir fait un faux certificat médical.
Il était membre d’un club de tir et possédait ses propres armes, ainsi que la licence nécessaire. Ce fait divers provoqua la révision de l’âge légal pour la détention d’armes de 18 à 21 ans.
En réfléchissant et en recherchant les vrais dénominateurs communs, on s’aperçoit que ces tireurs étaient mentalement instables, avaient accès à des armes, et que ni leur entourage ni l’administration n’avaient prêté attention aux signes avant-coureurs.
Le jeu vidéo est finalement absent de l’équation, ce qui ne l’empêche pas d’être la cible des politiciens réactionnaires et des journalistes biaisés.
Dix ans après Columbine, les mêmes schémas se répètent, les mêmes accusations sont proférées. Ce n’est pourtant pas le virtuel qui engendre nos monstres, mais quelque chose de bien plus concret et incontrôlable : Le facteur humain.
