Au Théâtre de la Colline jusqu’au 10 mai
Alain Françon fait ses adieux au Théâtre de la Colline avec l’ultime pièce de Tchekhov, La cerisaie. La mise en scène, enlevée, compose une partition entre mélancolie et farce. Seul point faible : une distribution inégale.
En reprenant La cerisaie - qu’il avait déjà montée en 1997- Alain Françon signe sa dernière mise en scène au Théâtre de la Colline, après douze ans de bons et loyaux services.
Désespoir élégant
Une fois n’est pas coutume, la pièce, chant du cygne de l’auteur, ne porte pas ici un nom de personnage – Platonov, Ivanov, Oncle Vania - mais celui d’un lieu. Et pour cause, le héros c’est la Cerisaie, qui s’apprête a être vendue. Le fils de moujik, le parvenu Lopakhine, l’arrache à Gaev et Lioubov Andreevna, le frère, la sœur, et ses filles. La Cerisaie, c’est leur enfance, leur vie, leurs souvenirs, joyeux ou terribles. La pièce commence par un retour, celui de Lioubov après cinq ans passés à Paris –elle trouve d’ailleurs tout le monde vieilli !- et s’achève par un départ, celui de la famille au grand complet. Mais avant de déserter les lieux, tous auront dansé, chanté, joué et ri. Désespoir élégant, sautillements puérils : la légèreté, le mouvement et l’humour pour braver le déchirement.
Françon a recréé le décor original de Constantin Stanislavski, qui montait la pièce en 1904, l’année de la mort de Tchekhov. D’abord un intérieur avec des arbres en fond de scène, puis un champ. Un écrin classique, sublimé par les lumières de Joël Hourbeigt : celles-ci figurent tour à tour, et en beauté, un salon brillant de mille feux, mais aussi le jour déclinant en pleine nature ou encore l’aube claire à l’heure des retours tourbillonnants. Le parti pris de l’œuvre se situe entre une douce mélancolie et la comédie. Et pour cause, l’auteur-même avait estampillé la pièce « comédie en quatre actes » et clamait : « Le dernier acte sera drôle. D’ailleurs toute la pièce est gaie et légère (…) Ma pièce n’est pas un drame, mais une comédie, et par moments même une farce ». Ainsi donc, tout au long des quatre actes, on s’émeut, on rit aussi.

Où sont les dames ?
La troupe est belle, et unie par un même élan, habilement orchestré par Françon. Dommage pourtant que les comédiennes soient à la peine par rapport aux comédiens. Dominique Valadié ? Engoncée, mal attifée dans sa robe, talons plats, un brin bourrue, elle batifole trop. Sa fille, Varia, crie incessamment. Et Ania brille par sa transparence. Du côté des hommes en revanche, c’est l’enchantement. Les seconds rôles tirent leur épingle du jeu, de Clément Bresson – qui campait Tartuffe sous la direction de Stéphane Braunschweig - à Sébastien Pouderoux. Didier Sandre campe un aristocrate badin et puéril, Jérôme Kircher un Lopakhine bondissant, rustre et sensible tour à tour, vibrant quand il s’écrie, frais propriétaire de la Cerisaie : « J'ai acheté le domaine où mon père et mon grand-père étaient esclaves, où ils n'avaient même pas le droit d'entrer à la cuisine. Je dors, ou bien c’est un mirage ! »
Jean-Paul Roussillon enfin, on l’a dit, incarne un bouleversant majordome, qui porte en lui la douce douleur tchekhovienne. Avec ce rôle, à 78 ans, il fait ses adieux au théâtre, après un richissime parcours qui l’a mené du Conservatoire à la Comédie–Française, et l’a fait explorer Molière et Bond, Vinaver et Tchekhov, avec Françon souvent. Son image nous poursuivra longtemps.
La Cerisaie, mise en scène d’Alain Françon, au Théâtre de la Colline jusqu’au 10 mai.
Traduction Françoise Morvan et André Markowicz, dramaturgie Michel Vittoz. Avec Clément Bresson, Thomas Condemine, Irina Dalle, Noémie Develay-Ressiguier, Philippe Duquesne, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre, Dominique Valadié.
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