Boosté par la démocratisation du haut débit, le téléchargement illégal de musique est accusé de menacer la création artistique. Le piratage est pourtant aussi vieux que la notion de droit d'auteur. Et l'industrie du disque, qui n'en est pas à sa première crise, a jusqu'ici toujours su s'adapter.

Stephen Foster, le premier cocu
Considéré comme le père de la musique américaine, Stephen Foster devient une star nationale au milieu du 19e siècle avec l’inusable "Oh Susanna", standard fondateur de la folk US dont le succès dure depuis 150 ans. En dehors des cachets de concert, la seule source de revenus des artistes consiste à vendre des partitions. A cette époque, le respect des droits d’auteur est encore une belle utopie. Et les éditeurs ont des oursins dans les poches.

Foster ne touche que 100 dollars de la part d’une maison d’édition de Pittsburgh lorsqu’il publie "Oh Susanna" en 1848, tandis que des partitions pirates signées par d’autres chanteurs fleurissent un peu partout dans le pays. La célébrité qu’il tire de son succès populaire lui permet toutefois de signer de meilleurs contrats d’édition, avec royalties à la clé.

En France, trois compositeurs (Ernest Bourget, Paul Henrion et Victor Parizot) refusent de régler leur note aux Ambassadeurs, un établissement où des jeunes talents interprétaient leurs œuvres. Ils obtiennent gain de cause devant la justice. De cet incident naît en 1851 la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM).

La peur du gramophone
A une époque où l’industrie du disque se débat pour défendre son gagne-pain, la position du musicien américain John Philip Sousa peut paraître anachronique. En 1906, ce compositeur de marche militaire peste contre le gramophone de Thomas Edison (1877), premier appareil capable d’enregistrer et de diffuser de la musique. Une invention qui menace selon lui la création artistique.

"Partout où il y a un phonographe, l’instrument de musique est banni. Le temps arrive où plus personne ne sera prêt à se soumettre à la noble discipline de l’apprentissage de la musique… Tout le monde aura sa musique piratée dans son buffet."

Le petit business des éditeurs de partitions, représenté par le conglomérat "Tin Pan Alley", allait bientôt être surpassé par l’industrie du disque. Tout comme la vision élitiste de Sousa.

Radio : les prémices de la gratuité
Avec l’apparition de la TSF (transmission sans fil) en 1920, ce marché naissant connaît un premier coup dur. A la fin de la décennie, 10 millions de foyers américains sont déjà équipés d’un poste de radio. Dans le même temps, les ventes de gramophones baissent, celles de disques s’effondrent. C’est le début d’un long bras de fer entre radios et éditeurs, qui tentent de faire interdire la diffusion de musique sur les ondes.

Une lutte symbolisée par James Petrillo, le redoutable directeur du syndicat des musiciens (AFM). En guerre contre les radios, les disques et les juke-box, ce trompettiste médiocre mène de nombreuses grèves pour améliorer la rémunération des artistes, floués selon lui par l’effacement de la musique live.

Cette démocratisation est pourtant une bénédiction pour le public, qui peut découvrir de nouveaux artistes et développer ses goûts musicaux en toute liberté.

Le fléau de la cassette audio
Mise au point par Philips en 1961, la mythique cassette audio marque un nouveau tournant lorsqu’elle débarque sur le marché. Pour la première fois, un support permet de copier la musique à l’envi. Si certains se contentent de dupliquer leurs propres disques, l’intérêt du procédé est évidemment de copier les galettes des copains pour alimenter sa discographie à moindre frais. On peut enregistrer un album intégralement ou réaliser des compilations multi-artistes. Les plus acharnés enregistrent même des titres diffusés à la radio.

L’exercice a beau être laborieux - la copie s’enregistre en temps réel, pas en milliers d’octets par seconde - il rencontre un franc succès. Le phénomène prend encore plus d'ampleur avec le lancement par Sony en 1979 du premier walkman, ancêtre des baladeurs MP3 actuels. Né la même année, le compact disc est pillé tout comme le vinyle. Les DJs de Hip-Hop développent eux le marché de la mixtape, cassette mixée vendue sur le marché noir où l'on retrouve parfois des titres avant leur diffusion dans le commerce.

Face à ce qu’elle considère comme un fléau, l’industrie musicale tire à nouveau la sonnette d’alarme. En 1984, la British Phonographic Industry (BPI) lance ainsi une campagne anti-piratage tout en subtilité : "Home Taping Is Killing Music (and it's illegal)" (l’enregistrement maison tue la musique, et c'est illégal). Son fameux logo (une cassette et des os qui forment une tête de mort) sera détourné dans les années 2000 sur le bateau de The Pirate Bay pour souligner la redondance du discours des industriels criant au loup à chaque nouvelle révolution technologique.

Graveur, Minidisc et modem 56k : La dématérialisation est en marche
Les maisons de disque ne sont pourtant pas au bout de leurs peines face aux avancées de l'informatique. Le Minidisc tente ainsi de supplanter la cassette à partir de 1992, mais c'est encore un format archaïque et intermédiaire (l'enregistrement se fait toujours en temps réel). La vraie révolution démarre avec la démocratisation de l'ordinateur et l'arrivée des graveurs de cd, bientôt capables de copier en "16x". On entre dans l'air du piratage de masse. Une aubaine pour les ados qui peuvent se confectionner une discographie de plusieurs centaines de références.

Etape suivante, la dématérialisation de la musique suit de près avec le début du partage de fichiers compressés (MP3) sur internet, qui se généralise dès 1998 et l'avènement des sites de Peer-2-Peer comme Napster. Le faible débit des modem 56k impose encore de faire tourner sa bécane nuit et jour pour pirater en quantité. Ultime frein à l'explosion définitive du téléchargement, qui lâche avec l'apparition du haut-débit et la démocratisation des disques durs externes à forte capacité de stockage.

Vers une nouvelle mutation ?
L'histoire de la musique nous apprend donc que la question du respect des droits d'auteurs est vieille comme la professionnalisation des artistes. Et que l'industrie du disque a toujours réussi à s'adapter aux nouveaux supports de diffusion. Souvent en s'associant à ces mêmes diffuseurs, comme lorsque les maisons de disques ont fusionné avec les producteurs de gramophone ou les sociétés de radiodiffusion. Le meilleur exemple étant sans doute la firme japonaise Sony, qui depuis 1968 vend à la fois de la musique et les outils permettant de l'écouter.

Ce schéma se reproduit aujourd'hui avec la montée en puissance de nouveaux acteurs incontournables de l'industrie musicale comme Apple et Live Nation. Le premier commercialise l'Ipod, leader sur le marche du lecteur MP3. Le second est le plus gros promoteur de concerts aux Etats-Unis. Soit deux des principaux business sur lesquels s'est reporté le "budget musique" que les consommateurs allouaient auparavant à l'achat de disque. Ne reste plus qu'aux plateformes de streaming à rentrer dans la danse.

Edouard Orozco