Fondateur du Parti Pirate suédois
Défenseur d'une légalisation du partage des connaissances sur internet, le Parti Pirate (Piratepartiet en VO) bouscule le paysage politique suédois, où il fait office de pendant au site The Pirate Bay. Rencontre avec Rickard Falkvinge, le fondateur de ce mouvement qui compte bien jouer les trouble-fêtes lors des prochaines élections européennes de juin.
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Entrepreneur IT âgé de 39 ans, ancien membre des Moderata ungdomsförbundet, jeunesses du parti libéral de centre droit, Rickard Falkvinge a créé le Piratpartiet début 2006. Rapidement mis en lumière par la polémique autour du site suédois de partage de torrents The Pirate Bay, le Piratpartiet est le seul mouvement politique à voir le nombre de ses adhérents augmenter. Ils sont aujourd'hui plus de 10000, contre 100000 pour le Parti Social Démocrate, 55000 pour le Parti Conservateur, 23000 pour le Parti Démocrate, 18000 pour le Parti Libéral et 9000 pour le Parti Vert. Le Piratpartiet pourrait obtenir en juin prochain un siège au Parlement européen.
Fluctuat : Que peux-tu nous dire sur le Piratpartiet que l'on ne puisse apprendre de Wikipedia ?
Rickard Falkvinge : Le plus important, c'est que nous sommes fondamentalement un mouvement pour les droits civiques. Nous voulons que les lois et libertés civiles qui existent hors-ligne s'appliquent également sur le web.
Depuis les années 1960, tu peux photocopier des poèmes, des dessins, des blagues, et les envoyer par le courrier. C'est une violation du droit d'auteur. Pourtant, il est absolument, totalement interdit aux services postaux d'ouvrir des lettres pour constater ces infractions, et inimaginable l'idée que l'on puisse priver des individus de leur droit à la correspondance (en leur interdisant d'envoyer du courrier). Le secret postal est inviolable, du moins tant que tu n'es pas suspecté d'avoir commis un crime grave.
Nous demandons que les libertés civiles soient également respectées hors-ligne et sur le web.
Depuis qu'est né le concept de libertés civiles, les citoyens ont vu leur droit à la vie privée protégé, leur droit à une sphère dans laquelle le gouvernement ne peut s'immiscer. Malgré cela, les pouvoirs publics s'orientent vers un enregistrement, un pistage des sites que nous visitons, sites de rencontres, d'information, de réservation de voyages, notre surf quotidien. Personne n'oserait proposer que soit répertorié chaque journal acheté, qui l'a acheté (en l'obligeant à justifier de son identité), qu'un registre central archive les articles lus, le temps passé à les lire.
Qu'as-tu pensé du procès The Pirate Bay ? Un appel servirait-il votre cause en termes de communication ?
Il y aura un appel, quoi qu'il arrive. C'est une affaire trop importante pour que la partie perdante, quelle qu'elle soit, se contente du jugement. Sachant cela, les gars de The Pirate Bay ont pris pendant ces trois semaines le temps de s'amuser d'une manière remarquable. Ils ont juste laissé couler le procès, prenant les choses avec le sourire, faisant preuve de dérision.
Quant à l'éventuel bénéfice de l'appel : en fait, tout ce qui rend ces problématiques visibles sert notre mouvement. Donc, quel que soit le jugement, nous sommes gagnants. S'ils sont acquittés, le lobby va péter un plomb et exiger des politiciens de nouvelles lois plus sévères. Le problème sera politisé. S'ils sont jugés coupables, il y aura un tollé général et le problème sera politisé. Ce sera juste avant les élections européennes, et c'est là que nous intervenons.
Bien que l'offre légale soit encore très pauvre, des internautes téléchargent légalement, et d'intéressants modèles indépendants voient le jour. Penses-tu que l'industrie va finir par s'adapter ?
Je me moque de savoir si une industrie va s'adapter ou pas. S'ils n'ont pas de business model viable, ils méritent de mourir. Des tas de business vont et viennent au fil du temps. Quand les tisserands ont jeté leurs sabots dans la Spinning Jenny (un métier à tisser mécanique inventé en 1764, ndlr) parce qu'elle rendait leur savoir-faire obsolète, que se serait-il passé si les pouvoirs publics avaient pris le parti des travailleurs ? La révolution industrielle n'aurait pas eu lieu.
Il n'est pas du ressort des politiciens d'empêcher les industries qui n'apportent pas de valeur ajoutée sur le marché de faire faillite. Je ne crois pas en une économie planifiée.
C'est très simple : si les gens veulent payer pour des produits culturels, quelle que soit leur forme, et celle-ci pourrait être différente de ce que l'on connaît aujourd'hui, alors des entrepreneurs essaieront d'offrir à ces gens ce qu'ils recherchent. Certains échoueront. D'autres réussiront et feront fortune. Dans ce cas, des lois destinées à forcer cette volonté de payer sont inutiles.
Si les gens ne veulent pas payer pour des produits culturels, alors aucune loi ou monopole ne sera capable de les forcer à payer pour des biens qu'ils ne désirent pas. Dans ce cas, les lois de protection de monopoles seront inefficaces.
Le problème, c'est que les politiciens ne comprennent pas qu'ils devraient laisser les dinosaures s'adapter ou mourir, plutôt que d'écouter leurs râles et d'éroder les libertés civiles pour protéger un monopole croulant.
C'est affreux. Il est impossible de faire comprendre cela aux politiciens car ils n'utilisent pas les nouvelles technologies – la sensation de naviguer dans un océan d'idées, d'opinions qui fourmillent ne peut pas être communiquée, il faut en faire l'expérience – donc la seule solution est de les remplacer.
Heureusement, c'est tout à fait possible, et c'est exactement ce que nous faisons. Cela, et seulement cela, attire en général leur attention.
L'IFPI a récemment réussi à forcer des FAI à bannir des sites Internet, à donner les IP de leurs utilisateurs sans requête d'un juge, à fermer des sites de sous-titres… Et l'astucieux concept de riposte graduée séduit les législateurs. Considères-tu qu'il y a urgence à résister ?
La situation est extrêmement urgente. Rappelle-toi, quand la presse papier a fait son apparition en 1453, l'Église catholique a paniqué. L'ordre établi perdait son contrôle sur le savoir et la culture. L'Église a fait tout ce qu'elle a pu pour faire interdire la presse, qui menaçait son autorité. Et elle a réussi en fait, dans un seul pays d'Europe. Un seul, la France. En 1535.
D'aucuns veulent contrôler le web par les contenus, les filtrant, les promouvant via les FAI et leurs partenaires. Penses-tu qu'il y ait une réelle menace pour l'Internet en tant que réseau décentralisé, pour la neutralité des tubes ?
Ce que les vieux acteurs refusent d'accepter, c'est que le web est bidirectionnel, c'est un réseau de pairs où chacun est l'égal de chacun, où la navigation ne peut être entravée par qui que ce soit. Jamais les mots "Liberté, Égalité, Fraternité" n'ont été aussi vrais.
Ils essayent désespérément de diviser les internautes en deux groupes : les émetteurs approuvés par le gouvernement, qui "fournissent des contenus au marché", et les autres, qui sont des receveurs passifs, des consommateurs dont le seul droit est de la fermer et d'ouvrir leur porte-monnaie pour accéder à ces contenus. En gros, ils essayent de transformer Internet en réseau de télévision câblée.
C'est manifeste dans tous leurs discours. Quand certains disent "ce site ne devrait pas être autorisé à publier ceci", bang, voilà la division : "retirez-ça da la liste blanche". Quand ils parlent de téléchargement, voilà la division. Personne n'est un téléchargeur, tout le monde est participant. Quand ils parlent d'un "Internet plein d'offres compétitives", voila la division, et le prisme de la télé câblée. Ces gens essayent de prendre une innovation qui est aussi importante pour la société que le fut la presse papier, pour la châtrer et en faire un simple village de prédicateurs, afin de ne pas perdre le contrôle sur le savoir et la culture.
La civilisation entière en souffre. Imagine juste une seconde que l'Église catholique ait gagné son combat contre la presse.
Selon des sondages, plus de la moitié des jeunes électeurs ont l'intention de voter pour le Piratpartiet. Comment expliques-tu cette popularité ? Est-ce que les politiciens suédois essayent de séduire vos supporters en adaptant leur discours ?
Les politiciens suédois essayent de neutraliser le soutien dont nous bénéficions. Aux élections générales de 2006, les deux candidats au poste de Premier ministre se sont officiellement déclarés en faveur du libre partage de fichiers. Ils ont tout oublié une fois les élections passées, évidemment.
Comment j'explique cette popularité… En fait, les politiciens actuels sont tellement absorbés par les problématiques de protection sociale, d'éducation, de défense, d'énergie, qu'ils sont incapables d'admettre qu'ils sont fondamentalement déconnectés de la perception du bon et du mauvais sur ce sujet. Dans une démocratie qui fonctionne, ce problème peut être résolu en trois temps : première vague, les politiciens en place sont alertés du mouvement, apprennent de nouvelles idées et les intègrent à leurs programmes ; deuxième vague, de nouveaux politiciens, des mêmes partis mais qui comprennent ces problématiques, remplacent les anciens (les 8 groupements de jeunesse des 8 principaux partis politiques suédois sont favorables au libre partage de fichiers) ; troisième vague, si le processus ne s'est pas ainsi déroulé jusqu'ici, de nouveaux partis, qui comprennent ces problématiques, remplacent les anciens. C'est nous.
En France, le Réseau des pirates appelle à la résistance civile et à la signature d'un manifeste. Qu'en penses-tu ?
De manière générale, on peut distinguer trois phases : d'abord, de vigoureux activistes brisent les règles et le revendiquent ; ensuite, le sujet est "académisé" par des intellectuels ; et enfin, la problématique est politisée. C'est ce qui s'est passé avec le mouvement libéral, le mouvement travailliste, et le mouvement écologiste. Aujourd'hui c'est le peer-to-peer.
En France, il est probablement bon que la phase d'académisation se prolonge avant que la politisation ne commence. Mais je crois que cette troisième phase est inévitable.
Comment fonctionne la fédération européenne des partis pirates ?
Le soutien est croissant en Europe, et partout dans le monde en fait. Pour les élections au Parlement Européen cette année, j'ai le sentiment que l'Allemagne et la Finlande ont fait un bout de chemin important, même si la Suède reste en avance sur le sujet.
Nous nous réunissons deux fois par an dans le cadre de l'Internationale des Partis Pirates (PPI), pour nous rencontrer et partager nos expériences.
Qu'aimerais-tu que le gouvernement français retienne de cette interview ?
Que l'interdiction de la presse écrite en 1535 a été totalement inefficace, quelles qu'aient pu être les tentatives de répression. La France a dû finir par accepter qu'il n'est pas possible d'empêcher les citoyens de partager des réflexions, des idées, de la culture et du savoir, une fois qu'ils en ont les moyens techniques.
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- Faut-il condamner The Pirate Bay ?
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