Pendant que quelques géants se font la guerre sur le marché du livre, quelques éditeurs indépendants agissent dans l'ombre : spécialisés dans la publication de textes introuvables et tombés dans le domaine public, ils se contentent de très petits tirages. Qui sont donc ces éditeurs de l'impossible, débarrassés de toute ambition commerciale ? À vos microscopes : bienvenue dans le monde merveilleux de la nano-édition .

Sur le marché de l’édition, il y a les géants - Editis et Hachette qui publient 70% des sorties françaises et détiennent les “grandes” maisons (Flammarion, Grasset, Gallimard...) – et il y a les autres : une foule d’éditeurs indépendants qui se partagent les miettes. Parmi eux, quelques artisans passionnés – qui agissent le plus souvent seuls – se sont tournés vers la publication très confidentielle de textes ultra-spécialisés, pour la plupart tombés dans le domaine public : ouvrages universitaires très pointus, obscures correspondances, oeuvres d’auteurs oubliés, recueils de poésie absconse...

 

Curiosités littéraires : la chasse au trésor

Dénicher un texte de référence oublié, retraduire un classique ou découvrir un auteur ignoré... Les nano-éditeurs, obsédés par la rareté et jaloux de leur indépendance, ne voient pas en l’édition une activité industrielle comme les autres, dont l’unique objectif serait la rentabilité. Pour Séverine Weiss, fondatrice des éditions Perturbations et par ailleurs éditrice pour plusieurs grandes maisons d’édition, le travail d’un éditeur, c’est « explorer un courant littéraire, se plonger dans l’œuvre d’un auteur : une sorte de chasse au trésor ».

Pour la plupart issus du monde du livre, ces « nano-éditeurs » ne comptent pas sur leur activité d’éditeur pour se rémunérer et se sentent parfois investis d’une mission : faire vivre tout un pan de la littérature délaissé par les grandes maisons d’édition. Séverine Weiss affirme ainsi : « Avoir la liberté de choisir les textes, même difficiles, même d’auteurs inconnus, c’est pouvoir accomplir véritablement son travail d’éditeur sans estimer que chaque livre doit être rentable immédiatement. » Idem pour Jacques Goursaud, éditeur freelance et fondateur de la maison Sillage : « notre catalogue regroupe des curiosités et raretés littéraires, mais aussi de grands textes classiques des littératures étrangères que les maisons d’édition en place ont délaissés, essentiellement pour des raisons économiques. » Petits donc indépendants, mais aussi fragilisés par un cruel manque de visibilité.

 

Un marché microscopique

Invisibles, les nano-éditeurs ? Pour la plupart oui. Parmi près de 6000 maisons d’édition inscrites juridiquement, les touts petits éditeurs peinent à se faire une place. « Beaucoup d’entre eux ont un statut associatif et revendiquent une approche militante de l’édition » explique Vincent Poulvélarie, fondateur des éditions Pagala et professeur d’économie du livre à l’université de Paris Tolbiac. Difficile, donc, de comptabiliser ces nano-éditeurs qui font parfois preuve d’amateurisme : « Des tirages excessifs leur restent sur les bras et les coulent. Le temps qu’ils s’en remettent, il peut se passer deux ans avant qu’ils ne sortent un nouveau titre » précise Vincent Poulvélarie. La question du tirage, extrêmement sensible, relève presque de la science exacte, comme le souligne Séverine Weiss : « les coûts de production sont toujours très lourds pour une petite maison d’édition : plus le tirage est faible, plus le coût de fabrication du livre à l’unité est élevé. » Et beaucoup échouent dans cet ardu numéro d’équilibriste entre potentiel de ventes et rentabilité des coûts d’impression.

Et pas question en plus pour les nano-éditeurs de compter sur des aides financières publiques. Si le Centre National du Livre (CNL) a distribué en 2007 plus de 5 millions d’euros d’aide à l’édition, ce ne sont pas les plus petits qui en ont bénéficié. Dossiers kafkaïens, exigences de tirages trop lourds, « trouver des aides, c’est presque un travail à plein temps ! » remarque le professeur Poulvélarie.

La queue de la longue traine

Coûts élevés, diffusion restreinte, publicité inexistante, la nano-édition n'est-elle qu'un monde de labeur ? Pas seulement. D'abord elle représente un complément de revenus parfois non négligeable pour des free-lance de l'édition ou de la presse, ainsi tel éditeur qui exerce d'autres activités par ailleurs et préfère rester anonyme avoue « 20 000 euros de revenus par an » grâce à ses ouvrages. La nano-édition peut donc être aussi une forme moderne d'auto-entreprise. Surtout qu'elle s'attaque souvent à un marché de niche qui n'intéresse pas les autres éditeurs. La nano-édition est au bout de la long tail, là où se nichent les nombreux ouvrages que seules quelques personnes désirent. Du coup le web est leur précieux allié : Pour être visible dans les rayons des libraires, il faut démarcher. Les libraires ne peuvent pas pousser les murs et pour optimiser leur mise en place, ils exposent en priorité les titres les plus demandés édités par les grandes maisons », indique Vincent Poulvélarie., qui poursuit : maintenant, au-delà du collectionneur, n’importe qui peut tomber par hasard sur un titre susceptible de l’intéresser. » Séverine Weiss, elle, tient des propos plus nuancés sur la vente en ligne, craignant que « la concentration croissante de l’édition ne finisse par l’emporter aussi sur Internet, avec des accords entre les grandes maisons et les principales plates-formes de vente... »

D’autres, comme les éditions du Boucher, ont misé sur la dématérialisation du livre pour ressusciter des textes oubliés. Depuis maintenant dix ans, cette Sarl fondée par l’éditeur George Collet propose de télécharger gratuitement la version PDF de rééditions de textes du XIXe et du XXe siècles tombés dans le domaine public. Les 80 romans et essais que compte le catalogue du Boucher sont signés de plus ou moins illustres auteurs : Zola, Voltaire ou Herculine Barbin. Des textes, frappés du label « Boucher », qui ont tous bénéficié d’une édition aux petits oignons, de la mise en page à la correction en passant par de multiples relectures. Avec ce fond virtuel, le Boucher entend proposer une « offre alternative de qualité par rapport à celle d’autres portails publics » explique Georges Collet, l’ "homme-orchestre" du Boucher. Une noble démarche couronnée d’un certain succès : certains titres tels que La Maison Philibert de Jean Lorrain ont été téléchargé entre 2000 et 2500 fois. Aussi l’aventure continue avec la prochaine numérisation de deux oeuvres de Huysmans autour d’une thématique chère au Boucher : le couple, le mariage et ses turpitudes…

Mélanie Duwat



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