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Année 1996

Errants sous les tropiques

La Nuit de l'iguane de Tennessee Williams

mise en scène de Georges Lavaudant, jusqu’au 5 avril à la MC93 de Bobigny

Monter Tennessee Williams dans un théâtre subventionné français est un vrai défi. Pour le relever, l’ancien directeur du théâtre de l’Odéon, Georges Lavaudant, inscrit la Nuit de L’Iguane dans une nouvelle perspective : entre émotion contenue et distanciation contrôlée, il évite les pièges du pathos à tout crin et rend justice à une écriture bien plus actuelle qu’il n’y paraît.


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Le réalisme psychologique qui a fait les beaux jours du cinéma hollywoodien de l’après-guerre paraissait bien loin de l’esthétique recherchée par le théâtre français de ces dernières années. C’est pourquoi le choix de Georges Lavaudant de mettre en scène La Nuit de l’Iguane qui, rappelons le, avait été adapté au cinéma par John Huston avec Richard Burton, Deborah Kerr et Ava Gardner (rien que ça !), relève, de prime abord, de la gageure. La première difficulté relève du casting (empruntons ce terme au cinéma, car la situation s’y prête) : difficile de faire oublier les prestations de ces monstres sacrés ! Pourtant, Tcheky Karyo, Astrid Bas et surtout Dominique Reymond ne déméritent pas, au regard de leur illustres prédécesseurs. L’autre difficulté réside dans la crise existentielle que vivent les personnages, crise où le cocasse se dispute à l’horreur : ici Lavaudant se garde de verser du côté du seul pathos.

L’action se déroule en 1940, dans un hôtel mexicain. Ceux qui s’y rencontrent sont des yankees, la présence d’un groupe de vacanciers allemands pro-nazis n’y change rien : il font de la figuration. Quant aux boys mexicains que Maxine, la patronne, a embauchés comme hommes à tous faire (y compris à lui servir de gigolos), ils relèvent plus du fantasme que les protagonistes portent sur les indigènes que de la réalité mexicaine. La pièce, on l’aura compris, ne parle pas du Mexique, mais des Etats-Unis qui peinent à sortir de la crise, économique, mais aussi morale : nos héros sont des déclassés, cherchant à gagner quelques sous en les soutirant aux autres tout aussi désargentés. Maxine, la patronne de l’hôtel, jouée par Astrid Bas, est une femme fatale à la silhouette ondulante dans un fourreau rouge. Elle recueille Shannon, prêtre défroqué, hanté par la perte de sa foi, qui tente d’échapper à un groupe de baptistes texanes à qui il est supposé servir de guide et qui l’accusent (avec quelques raisons) de détournement de mineure. Survient Hannah, une peintre qui voyage avec son grand-père, le plus vieux poète américain vivant, ils gagnent –mal- leur vie en proposant leurs œuvres aux touristes. Bien que n’étant plus dans sa prime jeunesse, elle séduit Shannon qui reconnaît en elle une âme sœur, tout aussi désespérée que lui.

Le décor qu’a choisi Georges Lavaudant n’a rien de réaliste. D’immenses plantes grasses font trois fois la taille des acteurs et donnent raison au sentiment de Shannon d’être le jouet d’un destin sur lequel il n’a pas prise, d’être soumis à la volonté d’un Dieu tout-puissant qui l’a exclu de ses élus. Déréliction ! C’est le sentiment qu’il formule à chacun de ses accès d’angoisse et c’est ce sentiment qu’Hannah ne comprend que trop bien. Le costume des boys, noirs sur lequel se dessinent les os de leur squelette, est une « vanité », un signe de l’incommensurable distance qui sépare leur destinée de pécheurs de l’ordre divin. Car c’est le point de vue de Shannon qui domine la mise en scène, il en est comme l’organisateur, lui qui sait si bien rendre les femmes amoureuses et les entraîner à voir le monde avec ses yeux.

Pourtant, Lavaudant casse périodiquement cette belle mécanique dramaturgique. Il le fait au moyen de la troupe d’hitlériens qui traverse le plateau, entourée d’une bouée géante décorée de croix gammées. Et les voilà qui entonnent quelques chants nazis ou écoutent à la radio un discours de leur Führer. Petit clin d’œil à Christoph Marthaler ? Toujours est-il que les chanteurs et chanteuses chantent juste et en chœur, selon un numéro bien réglé qui tient à la fois de la douce (bouée et maillots de bain) et monstrueuse (les croix gammées qui nous replongent tout à coup dans la réalité) folie. Georges Lavaudant prend l’œuvre à bras le corps et arrive ainsi à en faire tenir bout à bout toutes les contradictions.

La Nuit de l’Iguane, de Tennessee Williams, mise en scène de Georges Lavaudant, jusqu’au 5 avril à la MC 93 de Bobigny.
Avec Tcheky Karyo, Dominique Raymond, Astrid Bas, Pierre Debauche, Sara Forestier, Anne Benoit.

Sur Flu :
- L'actu du théâtre et de la MC93 sur le blog scène
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Julie de Faramond - 24 mars 2009

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