Chroniqueur phare de Fluctuat, Benjamin Berton est avant tout l'auteur de plusieurs romans très remarqués. Le premier, Sauvageons, avait décroché le Goncourt du premier roman. Le dernier en date, Alain Delon est une star au Japon (Hachette), ne devrait pas non plus passer inaperçu. Benjamin Berton nous raconte, à travers 5 souvenirs cultes, ce qui l'a poussé à écrire un roman sur le célèbre acteur.

Je n’avais pas programmé de faire un roman sur une célébrité. Bien au contraire, si quelqu’un m’en avait parlé, j’aurais volontiers craché sur un projet de ce type : trop m’as-tu-vu, commercial et dans l’air du temps. « Le pipole c’est périssable », je me disais, ça n’a rien de littéraire et d’original. Et puis, dans la même semaine, j’ai revu 3 films d’Alain Delon presque par hasard (sur le câble, pendant une semaine de vacances) et l’ai ensuite aperçu à la télé où il évoquait son attachement pour le Japon, sa carrière et globalement son immense désespoir personnel. Il était comme souvent fascinant, formidablement agaçant et en même temps imposant, attachant parce que c’est un type qui est en permanence dans le sérieux et la gravité.

J’ai réfléchi à ce que je savais d’Alain Delon et à ce qu’il pouvait représenter pour les gens de ma génération et je me suis dit que ce serait assez marrant de m’en servir pour écrire quelque chose autour du temps qui passe et plus généralement de la Fortune, de ce qui fait que quelqu’un devient ce qu’il est. L’idée du roman m’est venue quasi immédiatement. Je voulais que le roman soit simple, limpide, complètement linéaire comme la flèche du temps, même si cela s’est compliqué un peu au moment de l’écriture parce que je ne pouvais pas tenir techniquement un huis clos sur 300 pages sans faire de la psychologie de comptoir, des monologues intérieurs ou faire crever le lecteur d’ennui.

En creusant, j’ai réalisé que j’avais, comme sans doute pas mal de monde, une galerie de souvenirs personnels ou de références attachées à Alain Delon qui composaient une sorte de portrait symbolique, affectif et d’une certaine façon réaliste du personnage.

 

Alain Delon et moi : cinq souvenirs cultes

par Benjamin Berton

 

1. Alain Delon invite The Pogues : Emission Mon Zénith à Moi présentée par Michel Denisot (1987)
Je devais avoir 12 ans à l’époque mais je conserve un souvenir assez précis de cette émission de Michel Denisot consacrée à Alain Delon. Je me souviens que j’étais resté scotché dans mon fauteuil, à la fois parce que j’étais impressionné par l’immense classe de Delon, la densité et le sentiment de confiance en soi incroyables qu’il dégageait et parce que les Pogues étaient les invités musicaux. Je supposais que c’était lui qui les avait choisis (ce qui n’était vraisemblablement pas le cas – ils devaient être en promo) et suis resté scié qu’un tel homme ait aussi bon goût. Aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher d’associer Shane McGowan (que j’ai vu une dizaine de fois sur scène) à Alain Delon, comme s’ils étaient les deux faces d’une même pièce magique. Le personnage de Louis, dans le roman, une sorte d’épouvantail creusois né le même jour qu’Alain Delon reproduit dans la fiction ce couple beau/laid qui m’était apparu alors. Ce n’est pas le Double Face de Batman mais on n’en est pas très loin dans mon esprit. Je pense que les Pogues avaient chanté Fiesta qui était surtout connu en France (et l’est encore) pour avoir servi de générique à une émission de Patrick Sébastien, alors que c’est une chanson à boire assez désespérée et radicale. Malheureusement, j’ai effacé la K7 de l’émission cinq ou six ans après suite à une fausse manip.

 

2. Alain Delon est en couverture de l'album des Smiths : The Queen Is Dead (1985)
J’ai découvert l’album en 1986 ou 1987, là aussi, soit une bonne année après la séparation du groupe. Un ami m’avait fait découvrir le premier album de Morrissey et j’avais commencé à remonter le filon qui me mènerait aux Smiths, et après ça à vouer un culte immodéré à la pop anglaise de ces années là. En disséquant The Queen Is Dead, je suis retombé sur Alain Delon, ai vu le film L’Insoumis, dont la pochette est tirée. Le film d’Alain Cavalier est loin d’être un chef d’œuvre mais Delon y est assez formidable en jeune déserteur de la légion, recruté par l’OAS. J’ai découvert avec l’album Wilde, Keats, et Yeats qui sont cités dans la chanson Cemetry Gates, lu dix biographies de Jack l’Eventreur. Dans le roman, j’ai évidemment fait porter à Kaizuo, le jeune japonais qui enlève Delon avec sa copine, lors de leur première rencontre un tee-shirt The Queen Is Dead. Il fait aussi référence à ce qui s’est passé à l’époque. Delon a donné son autorisation sans doute sans écouter le disque et sans y faire attention. C’était il y a 20 ans et il n’y avait peut-être pas la même méfiance autour de ce type d’utilisation. J’avais espéré recueillir son autorisation mais, malgré les efforts de Gallimard (qui a passé la main finalement) et les miens (je lui ai adressé deux lettres), cela n’a pas été possible. Je suis désolé de ne pas avoir reçu l’imprimatur d’Alain Delon. Cela m’aurait donné un point commun avec Morrissey.

 

3. Alain Delon chante Comme au Cinéma
Je ne me suis finalement pas servi de Comme au Cinéma dans le roman. J’avais envisagé un chapitre où les deux Japonais feraient chanter, pour le plaisir, à Alain Delon le titre en karaoké, mais ça ne fonctionnait pas et c’était presque une scène trop cinématographique pour le roman. Il y a eu plusieurs scènes autour de ça, le Japon et le Karaoké, comme dans le film de Sofia Coppola avec Bill Murray (Lost in translation). Je ne voulais pas amener ce genre d’évocations. Delon, dans le roman, n’est pas d’humeur à chanter et ils auraient dû le faire chanter de force ou le menacer et ça ne collait pas. C’est dommage car, pour moi, et même si on peut classer cette chanson parmi les 10 plus ridicules de tous les temps, elle évoque beaucoup de choses sur Delon : son côté mythe qui s’assume, le sentiment qu’il a d’incarner à lui tout seul tout le cinéma et son esprit de sérieux. Lorsqu’il chante, je trouve qu’on sent tout à fait comment il se déplace sur un plateau, son élégance, ce fond de préciosité lié à sa beauté et en même temps son côté maladroit et sauvage. Sur ebay, on trouve régulièrement 3 ou 4 enchères simultanées qui vendent le 45 tours pour 5 à 10 euros. C’est impressionnant après toutes ces années, comme si les gens se le repassaient en boucle avant de le refiler sur internet ou dans des vide-grenier. J’en ai eu un exemplaire chez moi en pensant qu’il prendrait de la valeur mais ça ne grimpait pas et je l’ai revendu.

 

4. Alain Delon dans Le Samouraï de Jean-Pierre Melville (1967)
C’est une sélection un peu cliché mais cela reste pour ceux qui, comme moi, ont découvert Delon alors qu’il avait déjà plus de 40 ans, le film iconique par excellence, l’un de ceux où il est le plus beau et mystérieux (avec peut-être Monsieur Klein). Ce qui est intéressant ici, c’est que Delon n’est pas exactement dans son registre habituel où il joue pour séduire, fait des effets et resplendit un peu trop. C’est à mon sens, à partir de ce rôle qu’il invente sa manière de jouer et se démarque des autres acteurs de l’époque en interprétant tout à l’économie. Certains lui reprocheront d’ailleurs par la suite d’être totalement inexpressif, « qualité » qui sera reprise par un grand nombre d’acteurs hollywoodiens (Brad Pitt, Tom Cruise notamment), Melville manie l’esthétique du film noir à la perfection et chaque détail semble esthétiquement réfléchi pour faire un film de légende. Dans le roman, j’évoque assez longuement le personnage de Jef Costello, à la fois dans une scène plutôt amusante où Tetsuko, la jeune japonaise, offre à l’acteur un bouvreuil pour le consoler et surtout à la fin, quand il s’agit de conclure l’intrigue en beauté. Ceux qui connaissent le film s’y retrouveront. Le Samouraï est l’un de mes films préférés, en diptyque avec son pendant moderne, le Ghost Dog de Jim Jarmush. Il y a un travail sur le corps de l’acteur qui est invraisemblable, une gestuelle qui s’apparente à un ballet.

 

5. Alain Delon dans Le Passage (1986) de René Manzor
Comme je suis un Delonphile convaincu, j’ai quelques pêchés coupables dans la filmographie de l’acteur et spécialement entre 1985 et les années 90. Je fais un sort comme tout le monde à l’affreux Une Chance sur Deux avec Belmondo et Vanessa Paradis (il y a quelques mots méchants dans le roman dessus) mais j’ai un attachement particulier pour Dancing Machine, un truc avec Patrick Dupond, Le Retour de Casanova avec Elsa qui n’était pas si mauvais qu’on l’a dit et surtout pour Le Passage de René Manzor, un vrai chef d’œuvre de série Z.

A l’époque (j’avais 12 ans), j’avais trouvé ce film impressionnant parce qu’il mélangeait les personnages réels et des séquences animées, parce que ça parlait de la mort d’une façon très très imagée et parce que cela introduisait des éléments (les ordinateurs, la SF) auxquels on n’était pas très habitué en France jusqu’alors (enfin… dans mon quartier). Je ne devrais pas le dire mais j’avais aussi craqué complètement sur la bande originale de Francis Lalanne et appris les paroles de la chanson titre par cœur. Encore aujourd’hui, je m’en souviens parfaitement bien. Je chantais sans arrêt « Pense à moi comme je t’aime et rien ne nous séparera / tu briseras l’anathème et l’on se retrouvera/ Si la mort nous programme sur son grand ordinateur.... ». Delon jouait quasiment tout seul pendant tout le film et avait réussi à me faire gober un scénario complètement surréaliste. Le film utilise l’un de ses caractères principaux qui est sa détermination, sa force de conviction. Même quand il joue dans un mauvais film, on sent que lui y croit jusqu’au bout et est persuadé de détenir une sorte de vérité. Je n’ai pas revu Le Passage depuis cette époque et j’aimerais bien qu’on le reprogramme un jour à la télé, pour Noël par exemple. Là encore, je n’en ai pas parlé dans le livre parce ce que je ne voulais pas donner l’impression de faire dans le second degré. Personne ne gaspillerait deux lignes pour défendre ce film et pourtant…


 

Benjamin Berton, Alain Delon est une star au Japon, Hachette Littératures, 2009.





Sur Flu :
- Lire la chronique d'Alain Delon est une star au Japon
- Lire l'entretien avec Benjamin Berton
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