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Refusé - après avoir été salué - par de prestigieux éditeurs, le premier roman de Tristan Ranx soulève de nombreuses questions liées à l'édition et au travail d'écrivain. Mais pour vous faire vous-même une idée du talent de cet auteur impublié, voici des extraits de son livre "La Cinquième saison du monde".
« Nous étions montés en ligne la nuit même de Noël, et nous avons attaqué le 26 décembre 1914, au bois de Bolante aux cris de "Viva Italia, Vive la France, Vive Garibaldi". Trente minutes avant l’heure fatidique les offi- ciers ont réuni les hommes pour leur adresser quelques mots et les exhorter à marcher sur l’ennemi et à sacrifier leur vie pour l’avenir de la France et de l’Italie. Après avoir remis des lettres d’adieux pour leurs familles, les lé- gionnaires ont déboutonné leur tunique gris-vert laissant voir la légendaire chemise rouge qui avait accompagné la geste héroïque de Garibaldi sur tous les champs de bataille du monde. La trompette sonnait la charge alors que le Général Peppino Garibaldi indiquait la route avec sa badine. La fusée de signal fut lancée et le troisième bataillon de réserve, dans lequel je servais, s’élança à son tour sous le commandement de Constant et Bruno Garibaldi, revolvers au poing. Au premier coup de sifflet, nous traversons le terrain à découvert devant la tranchée française au cri de "Baïonnette au canon". Les petits groupes d’assaut s’avancent au pas de gymnastique. Les unités de sapeurs, sans fusils, sont protégées par des boucliers pare-balles et d’énormes cisailles pour couper les fils de fer encore intacts, d’autres transportent des pelles et des pioches pour travailler à la défense de la tranchée allemande lorsque celle-ci tombera. Les mitrailleuses allemandes se mettent alors à cracher. Les hommes sont fauchés dans leur élan, tués sur le coup ou blessés par les rafales. J’aperçois le lieutenant qui conduit un groupe de sapeur, il est mortellement touché à la tête. Par un acte de sublime sacrifice, les sapeurs dégagent les fils de fer, tombant un par un pour ouvrir un corridor d’attaque. Je suis derrière Bruno qui conduit la sixième compagnie. Au milieu des explosions, nous avançons en ordre dispersé. Pris sous un feu dévastateur, les hommes se couchent, s’arrachant les ongles pour amonceler des petits tas de terre devant leur tête, moins par souci de dérisoire protection, que pour devenir invisibles face aux tireurs d’élites et aux pointeurs allemands bien à l’abri derrière leurs boucliers de sacs de sable. Je vois soudain Bruno tourner sur lui-même et tomber à terre, une main sur le bras. Il est blessé. On bande sa blessure et il relance la charge avec une cinquantaine d’hommes. Les Allemands ont eu le temps de régler leurs tirs et c’est une véritable pluie de balles qui s’abat sur nous. Deux projectiles traversent le thorax de Bruno et ressortent au niveau de l’aisselle. Il se laisse glisser le long de l’écorce d’un arbre avec le soldat Landini, lui aussi blessé. J'observe le beau visage de Bruno avec ses cheveux noir coiffés en arrière. Une mèche rebelle retombe sur son front. D’une voix mourante, il a encore la force de parler : "Je suis blessé ! Murmure-t-il. Allez-y sans moi, je ne peux plus marcher." On lui retire sa vareuse et sa courte veste bleue à boutons dorés pour examiner sa blessure. Le sang imbibe sa chemise rouge ainsi que sa ceinture bleu ciel. C’est sans espoir. "J'envoie un baiser à mon père et à ma mère et à tous mes frères", dit-il avec courage. Un flot de sang sort de la bouche de Bruno, ses paroles deviennent inaudibles, puis un dernier spasme secoue son corps. Par un violent effort de volonté, il parvient à prononcer quelques mots : "Enfants de Garibaldi…".
Bruno Garibaldi est mort. Il avait 26 ans.»
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