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avec Elena Poniatowska, Enrique Serna, Guadalupe Nettel et Jean-Claude Carrière
Gigantesque, fantastique, absurde, corrompue... Mexico inspire, depuis plusieurs générations, les écrivains qui y ont vécu. Que leur évoque au juste cette ville effervescente et démesurée ? Comment la perçoivent-ils, d'un point de vue esthétique, littéraire ou politique ? Pendant le Salon du livre 2009, une table ronde a réuni quatre auteurs autour de ce sujet.
Quelle vision les écrivains mexicains proposent-t-ils aujourd’hui de leur capitale ? Réponse avec des auteurs de l’ancienne et de la nouvelle génération :
- Enrique Serna, auteur de Quand je serai roi (Métailié), qui dans ses ouvrages décrit férocement une ville de Mexico hantée de marginaux et de désespérés.
- Guadalupe Nettel, qui dans son roman L’Hôte s’intéresse à une facette bien particulière de Mexico : ses souterrains et ses cimetières.
- Elena Poniatowska, auteur d’une œuvre conséquente et militante, dont quatre ouvrages ont été traduit en français.
- Jean-Claude Carrière, scénariste français lui aussi attaché à la ville de Mexico, qui a publié un Dictionnaire amoureux du Mexique (Plon).
Mexico, naturellement surréaliste ?
Théâtre d’événements étranges, parfois même absurdes, la capitale mexicaine semble se prêter particulièrement bien à l'univers littéraire fantastique de certains récits. Les écrivains perçoivent-ils Mexico comme une ville irréelle ?
Pour Guadalupe Nettel, il n’est pas question de parler d’irréalisme : « Tout est réel, je parlerais même d’hyperréalisme. Je crois que si on ouvre bien les yeux – la tendance est de fermer les yeux sur ce qu’il se passe – on peut alors voir une quantité d’absurdité à chaque seconde absolument hallucinante. Ce sont des choses qui font mal et qui font peur. Il n’y a qu’à se faire un petit voyage dans le métro mexicain pour s’en rendre compte. »
Jean-Claude Carrière estime que la dimension fantastique de la ville s’explique par ses origines : « Mexico est une ville qui a comme Rome une origine mythique : elle est né d’une chimère, d’un serpent à plumes. » Il se souvient d’une anecdote concernant le réalisateur Luis Buñuel, mexicain d’adoption : « Buñuel a dit que ce qui l’avait décidé à rester au Mexique, c’est que la première fois qu’il y est allé il a vu dans une rue deux aveugles qui se masturbaient réciproquement. C’est une image qu’on ne peut voir que dans ce pays-là, qui est "naturellement surréaliste". »
Enrique Serna est quant à lui moins enthousiaste sur ce terme de surréalisme qu’on associe à la ville : « C’est un surréalisme qui pour les habitants de la ville devient souvent un cauchemar. Le paysage épouvantable de Mexico est une conséquence du centralisme politique et économique de notre pays, et un reflet fidèle de la corruption de notre gouvernement qui a permis les vices les plus graves. Dans toutes les villes civilisées qui ne sont pas surréalistes, les gouvernements ne permettent pas une expansion urbaine chaotique et fixent des limites. »
Mexico, la violence par excellence ?
Elena Poniatowska tient à démentir l’image ultra-violente que l’on peut avoir de la ville de Mexico : « On dit en effet que c’est une ville très dangereuse, pourtant, je n’ai jamais vu de personnes plus gentilles et plus bonnes que les Mexicains et les Indiens. Le problème vient plutôt des divisions entre les classes sociales qui sont terribles. Et la plus grande maladie de l’Amérique latine, c'est la corruption. »
Guadalupe Nettel, qui a quitté longtemps la ville de Mexico avant de finir par y revenir, dénonce la situation cauchemardesque dans laquelle ses habitants sont plongés. « La délinquance, malheureusement, ne vient pas uniquement des gens qui sont dans la misère et dans le besoin, mais aussi des gens qui ont beaucoup de pouvoir : c’est-à-dire des trafiquants de drogue, mais aussi des policiers, qui kidnappent les gens au lieu de lutter contre le kidnapping. On vit dans une véritable situation de far-west. »
Mexico ou la joyeuse apocalypse
Malgré sa violence démesurée, Mexico n’en inspire pas moins à ses écrivains une foule de personnages truculents et d’histoires vivantes, originales, parfois même optimistes. Fabrizio Mejia Madrid utilisait pour en parler l’expression de "joyeuse apocalypse", que Guadalupe Nettel trouve particulièrement appropriée : « Malgré la misère, la pauvreté, la violence et la corruption, les gens gardent leur bonne humeur. Il y a une sorte de joie et d’énergie pétillante dans cette ville apocalyptique. . Les gens gardent la capacité de s’étonner d’eux mêmes, de s’étonner de l’absurde qu’il rencontre à chaque fois et d’en rire.»
Enrique Serna reconnaît que la ville a ses qualités : « On a survécu à beaucoup de tragédie à Mexico : aux tremblements de terres, au régime du PRI. Je crois que Mexico est une ville qui a une énergie directement proportionnelle à sa laideur et à son gigantisme. La résistance face à l’adversité, c’est la plus grande force des habitants de Mexico. »
Jean-Claude Carrière conclut sur une touche… de nouveau surréaliste : « Cette énergie peut d’ailleurs rejoindre la folie, l’irrationalité. Je me rappelle qu’à l’époque de la grande pollution de Mexico, des ingénieurs japonais, peut-être contaminés par le surréalisme mexicain avaient proposé de trouer les montagnes qui entourent Mexico pour faire des courants d’air qui balaieraient l’air pollué. Aucune ville au monde n’a osé penser à une chose pareille. Le projet, on peut le regretter, n’a pas abouti… »
Propos extraits de la Table ronde du 17 mars 2009 au Salon du livre : "Mexico vue par ses écrivains", animée par Suzi Vieira de Books.
Photos, de haut en bas : Guadalupe Nettel, Enrique Serna, Elena Poniatowska, Jean-Claude Carrière. DR.
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