La série culte vue par l'écrivain Emmanuelle Pireyre
Entre l'âge canonique de l'acteur, la platitude des dialogues, et la maigreur du scénario, on peut se demander pourquoi on a regardé Derrick pendant plus de 20 ans. C'est la question que se pose Emmanuelle Pireyre dans ce texte sur la série allemande, issu de l'ouvrage collectif Écrivains en séries*, publié aux éditions Léo Scheer.
Par exemple :
Derrick : « Avons-nous donné tous les renseignements (…) ? »
Klein : « Oui, seulement ce n’est pas assez. Un hold-up, c’est pas de la tarte. Ça va nous prendre des mois encore.
Derrick : « Shssssss… un hold-up oui… Mais en plus il y a le pistolet… Sûrement n’aurait-il pas hésité à nous tirer dessus. »
De tels dialogues sont charmants si on les considère au second degré, du point de vue d’une littérature expérimentale qui creuse dans le doute, ou des jeunes fans clubs néerlandais qui selon la légende passent des soirées à réciter ces paroles où la pensée est si lente qu’on craint qu’elle s’arrête ; mais on ne peut pas dire que ce sont de bons dialogues selon les critères du genre série policière.
Reprenons au début. Dans chaque épisode, l’inspecteur Derrick et son adjoint Harry Klein mènent une enquête criminelle à Munich ou alentour. Lors des tout premiers épisodes, les téléspectateurs assistaient au meurtre et l’intérêt consistait dans la manière dont Derrick parviendrait à la solution. Le public allemand désapprouva cette construction à la Columbo. Il faut dire que la technique rendue jubilatoire par la malice de Columbo et le jeu de Peter Falk correspondait mal à la sobriété dépourvue de toute fantaisie de Derrick. On reprit donc une présentation classique où le spectateur découvre la vérité au même rythme que la police. Pas de violence, pas de sexe : Derrick plaît au-delà du sensationnel, et même de l’action : très peu d’action aussi. Pas de brillants raisonnements conduisant comme chez Conan Doyle à la solution. Le principe des enquêtes de Derrick est de rendre des visites dans l’entourage de la victime, de s’imprégner du milieu social et familial : il questionne, revient, requestionne, et on finit par lui avouer assez vite la vérité. Cela le rapproche de Maigret, modèle avoué de H. Reinecker, bien que la psychologie et la profondeur dissimulatrice des personnages soient moins complexes que chez Simenon. Bref, où sont ses qualités ?
Il y a en réalité une magie qui fait que Derrick n’a que peu d’efforts à fournir pour résoudre les enquêtes ; et ce trait qu’il faut bien attribuer à la faiblesse malencontreuse du scénario est paradoxalement ce qui donne force au personnage. Austère, dégagé de toute contingence personnelle ou professionnelle, sa grande taille faisant qu’il dépasse toujours d’une tête les protagonistes du drame (et aussi son adjoint Klein, petit), Derrick est une figure de sage dont la simple présence suffit à résoudre le chaos. Le coupable est si tendu qu’il se dénonce lui-même, ou bien l’un de ses proches dirige l’inspecteur vers lui, ou tout simplement Derrick a l’intuition de la vérité. Derrick n’est jamais entravé non plus, comme c’est le cas dans de nombreux polars, par les procédures administratives : de même qu’il vit sans vie privée, il travaille sans hiérarchie, sans paperasse sur son bureau, sans collègues autres que Klein et Berger, le personnage qui ouvre et ferme les portes.
Le comédien Horst Tappert lui donne cette sagesse hiératique par un jeu minimal dont ont été loués les micro-mouvements de visage. Derrick se contente d’arriver, rester debout, parler et repartir – après avoir fait un ou deux de ses regards lourds de désapprobation à l’égard de la lâcheté, ou d’empathie à l’égard des victimes (parfois aussi des criminels), et traduisant la globale compréhension qu’il a de l’âme humaine.
Regardant Derrick, nous suçons notre pouce, nous régressons avec tranquillité dans l’idée paternelle d’une loi surplombante qui nous veut exclusivement du bien. Le personnage incarne cette loi totalement rassurante confondue avec le sens commun de la morale (humaniste et implicitement bourgeoise), une loi qui, contrairement à celle du IIIe Reich, ne peut être injuste ni outrepasser ses droits, et garantit simplement la
paix un instant dérangée par la violence particulière d’un individu.
Derrick qui, comme son nom l’indique, extrait la noirceur des profondeurs, ne peut que compatir parfois, et toujours condamner malgré tout le criminel mû par une détresse d’ordre privé, la jalousie, un traumatisme… D’où l’un des deux délices de la série : les enseignements express de pseudo philosophie que le policier délivre au fil des situations humaines (et de plus en plus fréquemment, les années passant). Derrick n’est pas concentré sur la seule résolution d’un cas particulier ; il regarde vers l’horizon du mal humain en général. Ce qui donne lieu à de courtes et inclassables leçons, qu’on hésite à caractériser comme insipides, instructives ou burlesques.
Quant à l’ autre délice, ce sont les scènes tournées dans les entreprises, les écoles et autres lieux de travail de l’opulente Munich (où jusqu’en 1982 tournait Fassbinder, avec une version différente de l’ajustement loi-morale). On aime imaginer le crime dans ces décors que sont le solide mobilier de bureau marron, les larges fenêtres horizontales, les entrepôts à structure métallique, les bâtiments de laboratoires dont la surface est entièrement vitrée, mais à l’intérieur desquels se trouvent des pièces noires secrètes où les recherches menées par l’industrie allemande valent des millions de deutschmarks. »

*Écrivains en séries, 1948-2008 : 60 ans de séries télé. 117 séries cultes vues par 71 écrivains.
Editions Léo Scheer.
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