Lirez-vous un jour le premier roman de Tristan Ranx, dont le manuscrit avait ravi critiques et éditeurs il y a moins d'un an ? A l'époque, les comparaisons avec les Bienveillantes de Jonathan Littell étaient autorisées. Que s'est-il passé ? Histoire d'un livre que vous lirez peut-être...

C’est l’histoire d’un roman pas encore publié. Qui ne le sera peut-être jamais. Mais jugé excellent par tous ceux qui l’ont lu. Des lecteurs peu nombreux, il faut bien l’avouer, mais avertis. Vainqueur à l’unanimité du prix littéraire du magazine Technikart en 2008, le livre de Tristan Ranx a reçu les faveurs d’Eric Naulleau, alors président du jury, mais aussi, entre autre, des écrivains Patrick Grainville et Mathias Bernardy. Baptiste Liger, journaliste à Lire, Technikart et organisateur du prix ose une la comparaison : « J’ai tout de suite vu qu’il s’agissait d’un roman très ambitieux, de quelque chose d’assez rare dans le maelstrom des petits romans français. Un peu à la manière des Bienveillantes… ». Les Bienveillantes, soit le premier et ambitieux roman de Jonathan Littell qui dépassa allègrement les 500 000 ventes.

IIIème Reich versus Futurisme

Là où Littell mettait à nu les rouages du IIIème Reich à travers le destin de l’officier nazi Maximilian Aue, Ranx choisit de s’intéresser à la trajectoire d’un autre personnage historique fictif, le capitaine Enzo Cellini. Son épopée débute en 1914 dans les tranchées de l’Argonne, au sein de la légion Garibaldienne, pour s’achever à Alicante dans les Brigades Internationales écrasées par les forces fascistes. Il aura entre temps, et c’est l’essentiel du roman, rencontré l’aventurier Guido Keller, le poète Gabriele d’Annunzio et participé à l’aventure de « l’Etat libre de Fiume », une sorte d’enclave anarchiste et onirique constituée de soldats déçus du règlement de 14-18, d’intellectuels futuristes et de contestataires de tous bords. L’étrange royaume révolutionnaire tiendra tête à la société des nations durant quinze mois. Quinze mois de bacchanales épiques, de délires dadas et de coups de main militaires, avant d’être réduit par l’armée italienne. C’est cette parenthèse sentant la poudre, la folie et l’alcool, l’histoire d’une poignée d’hommes illuminés tentant de réinventer le monde, que nous conte le roman.

Suite à la remise du prix Technikart, il y a un peu plus d’un an, les Editions du Seuil semblaient très intéressées pour publier le livre. Tristan Ranx : « J’avais pris un café avec une personne du Seuil et elle m’avait dit que tout le monde était favorable. Une semaine après, la réponse était non. « Pas assez romanesque » disait-on. Il y a eu un couac quelque part ». Baptiste Liger a sa petite idée sur les raisons qui ont empêché le roman de franchir le Seuil : « Il y a eu de longues et houleuses discussions. Une partie du comité de lecture était très favorable mais quelques membres ont eu une réaction épidermique, d’ordre idéologique. Ils ont trouvé que le roman ne prenait pas assez de distances par rapport au mouvement futuriste, une école de pensée qui a selon eux mené au fascisme. »

Le roman qui sent le soufre

Le futurisme traîne encore derrière lui une certaine odeur de souffre. Les futuristes prônaient en effet l'amour de la vitesse, de la violence, de la machine, et voyaient dans la guerre la "seule hygiène du monde ». Toutefois, lier systématiquement futurisme et fascisme est aussi simpliste et réducteur que d'associer automatiquement la philosophie nietzschéenne au nazisme. Si certaines des idées futuristes ont pu inspirer les théoriciens fascistes, la plupart des grandes œuvres futuristes furent créées entre 1909 et 1915, soit bien avant la naissance du fascisme.

Interrogé à ce sujet, Tristan Ranx se défend : « C’est un reproche vraiment paradoxal. Mon personnage principal est très proche des milieux anarchistes et finit commandant des Brigades Internationales en guerre contre l’Espagne fasciste. Je ne peux pas faire mieux… En plus, j’ai fait énormément de recherches en m’appuyant sur les dernières théories en vigueur sur le mouvement futuriste comme celles de Claudia Salaris. Si des gens pensent connaître le sujet mieux que moi, libre a eux de le penser. Je n’ai pas le pouvoir, eux si ».

Pas de place pour les premiers romans

Pour Emilie Colombani, qui a présenté le livre au Seuil, l'argument idéologique n'a pas été essentiel dans le refus. " Certains membres du comité de lecture ont émis des réserves d'ordre idéologique, y voyant un texte de droite, voire d'extrême-droite, une sorte de panégyrique de l'idéologie fasciste de l'époque. Ces réserves n'avaient pas lieu d'être, le roman étant beaucoup plus poétique que politique, et sont venus de personnes n'ayant pas lu le livre en entier ou l'ayant mal lu. Le refus n'était pas catégorique et a surtout été motivé par un manque de trame romanesque. On n'était parfois plus proche de l'essai que du roman et le texte n'avait à mon sens pas pris sa pleine mesure."

La forme du texte de Tristan Ranx semble pourtant adéquate avec le but poursuivi. Luis de Miranda, écrivain et éditeur intéressé par le manuscrit, confirme : " Il s'agit ici d'un journal écrit dans l'urgence, dans une situation de révolte. Il me semble normal de ne pas s'attarder à décrire les arbres et les petits oiseaux. Quand un éditeur dit d'un texte qu'il n'est pas assez narratif, il sous entend avant tout que ça ne se vendra pas."

Roman difficile et potentiellement sulfureux d'un auteur inconnu, ça fait beaucoup de handicaps pour le marché restreint et vicié du premier roman. « On en publie de moins en moins, confirme Baptiste Liger, notamment dans les grandes maisons. On en choisit deux-trois, sur lesquels on mise beaucoup. Je pense que c’est une bonne chose, car cela donne un maximum de chance à ceux qui sont retenus. Mais d’un autre côté, et c’est assez effrayant, sur ce corpus très maigre, il faut aussi caser les romans de copinage, de journalistes et ceux qui même s’ils ne sont pas très bons ont un potentiel commercial évident. Au bout du compte l’espace pour un premier roman est infime, ce qui explique que même un texte excellent ne passe pas forcément. »

Un éditeur potentiel ?

Rencontré il y a une semaine, Tristan Ranx semblait un peu dépité. Malgré l’appui d’Eric Naulleau, fondateur de la maison, L’esprit des Péninsules avait également refusé son roman. Après avoir proposé son texte à une dizaine de maisons d’édition ( Seuil, L’âge d’homme, Grasset, Leo Scheer…) il venait de recevoir une réponse négative de Gallimard, Jean-Marie Laclavetine ayant jugé le livre « trop alourdi et ralenti par les références historiques et littéraires ». Une réflexion qui laisse Tristan perplexe : « Pour un roman qui se passe en 1920 et dont un des personnages principaux est l’un des plus grands poètes italiens, c’est difficile de ne pas mettre un certain nombre de références littéraires et historiques… ». Fatigué par un an de lutte pour être publié, Tristan Ranx nous confiait qu’il allait arrêter d’écrire de la fiction pour se consacrer à un reportage au Soudan-Ouganda : « Je suis intrigué par les grands criminels de cette région, comme Joseph Kony. Il est recherché depuis des années et je n’arrive pas à comprendre qu’il soit encore dans la nature. J’ai envie d’aller faire ma petite enquête sur place. Et puis ça ne pourra pas être plus opaque que le milieu littéraire. Je n’ai aucune idée de qui sont les gens à qui j’envoie mes manuscrits. J’ai parfois l’impression de m’adresser à l’Opus Dei. »

Telle aurait pu être l'histoire de ce roman brillant auquel vous échapperez toujours, mais très récemment Tristan Ranx a envoyé son manuscrit à Luis de Miranda chez Max Milo qui a beaucoup accroché. « Je trouve que c'est un très bon texte. Aux antipodes d'une littérature de l'oralité, se rapprochant de la manière dont on parle aujourd'hui, que je n'aime plus trop. Le sujet me touche particulièrement car il s'agit d'un épisode historique mal connu dont l'essence se rapproche de la notion de "créalisme" que je développe dans mes écrits. C'est à dire une tentative active et réelle de réenchanter le quotidien de manière collective. » Le livre serait donc enfin publié ? « Oui, à 90 %, ajoute Miranda. Jean-Charles Gérard, le PDG est en train de le lire. Il peut toujours y avoir un revirement de dernière minute mais pour l'instant ce qu'il a lu lui plaît. Je pense que l'on peut envisager un premier tirage de 3000 exemplaires minimum, au sein de la collection "Condition humaine"».
Si tout se passe bien, vous venez donc de lire l’histoire du roman que vous avez 90 % de chances de lire bientôt.

Mise à jour du 23 mars 2009 : Tristan Ranx a signé chez Max Milo.

Sébastien Bardos



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