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Pourquoi la nordic attitude marche-t-elle si bien ?
Le succès de la trilogie Millénium y est sans doute pour beaucoup : les traductions de romans de langues scandinaves ne cessent de progresser. Au menu : du polar suédois, danois, norvégien, finnois. A quelques jours de la sortie en salles de Millénium le film, il est temps de se demander : pourquoi le polar nordique marche-t-il si bien ? Plus écolo et moins beauf que sa version méditerranéenne, le crime polaire a en effet pas mal d'atouts pour lui.
Les traductions se multiplient, les éditions poche ou luxe, illustrées de chouettes photographies noir et blanc suggérant la technicité d'écriture et la froideur d'une mort qui vient en rampant, font les beaux jours de la littérature de genre. L'adaptation au cinéma de Millenium devrait le confirmer d'ici mai : le Nord Européen est tendance. Les héros méditerranéens ne font plus recette, trop chauds, couillons et barrés par des accents ridicules ; les privés américains pointent au chômage et sont contraints de cachetonner dans des séries TV et des films hollywoodiens, remplacés par des superslips ou des serial-killers. Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-on plus de chances aujourd'hui de trouver un détective venu du froid qu'un Fabio Montale en sandales romaines ?
Voici cinq explications basées sur l'ancienne et mal-aimée théorie des climats littéraires. Si le polar nordique marche si bien, c'est parce que :
1. La lumière du Nord se prête mieux à des récits d'ambiance :
Rien de tel qu'un soleil qui éclaire à l'horizontal pour nimber une intrigue de mystère. Le polar nordique, c'est avant tout des décors à couper le souffle, des jours trop courts pour s'amuser, aller à la plage ou batifoler. Le climat est rude, il pleut un peu mais pas trop (cela brouille les rapports humains), il fait froid et on se déplace à pas comptés. L'ambiance du Nord, c'est à la fois la forêt, les grands espaces, la nature à peine domestiquée mais aussi la modernité, IKEA, des boissons chaudes à volonté, le mélange d'une certaine tradition communautaire (les vikings, les runes, du fantastique à portée d'adjectifs) et un nouveau modèle social passionnant (la drogue, la libre entreprise, le sexe libre, le chômage indemnisé). Des villes qui ressemblent à des terres pionnières mais qui ont tout d'une banlieue hostile. Le Sud ne peut plus lutter, trop tape à l'œil, vulgaire et beurk.
2. Le polar nordique rappelle la magie de Derrick et de Tatort :
La clé du polar nordique, c'est son faux rythme. Là où les flics américains tirent à vue, là où les latins s'agitent dans tous les sens et se paient des poursuites dès qu'ils en ont l'occasion, le flic ou détective nordique marche au ralenti et installe un rythme à la fois lancinant et fait d'étapes socratiques et d'interrogatoires de suspects au coin du feu. On passe de ferme en ferme en suivant le rythme du jour, court et qui ne laisse pas place à la gaudriole. Peu de diversion, une enquête qui monopolise son homme et lui donne l'occasion, le soir venu, de déprimer devant la télévision avec une bouteille de Suze locale ou de cultiver son mal de vivre. Cette apparente lenteur est synonyme pour le lecteur de profondeur, de langueur (automnale) et éclaire d'un goût particulier les accélérations conclusives : comme quand dans un Derrick somnambule, sur les coups de 13H52, la solution de l'énigme se sert toute seule sur un plateau. Le polar nordique, c'est la double accélération de Johann Cruyff appliquée à la littérature de genre.
3. Il y a pas mal d'îles où planquer les corps :
La topographie du polar est souvent déterminante pour installer une intrigue à succès. L'espace nordique présente les principales qualités de la campagne américaine, jadis fertile en investigations : comme l'abondance d'espace (mais avec des heures de transport en moins), la facilité d'y organiser des huis clos efficaces, l'habitat morcelé qui permet d'avoir tous les suspects sous la main. Mais contrairement à elle, elle n'a pas encore été surexploitée par le cinéma : marre des frères Coen, des drames banlieusards, des villes lumières et des boîtes de nuit à néons, marre de la résonance des clichés cinématographiques (le pick-up, le bar, le motel).
La structure de l'espace nordique, découpé en petites île, souvent utilisée par les romanciers, est parfaite pour faire bouger les enquêteurs, tuer son prochain en mer, dissimuler les corps et opposer les gens du terroir aux gens de la ville. Le Nord, c'est Clochemerle en moins plouc, un imaginaire renouvelé et des espaces inexplorés pour la terreur... froide.
4. Les enquêteurs peuvent se taper des nanas qui ont la classe...
...et pas des candidates de téléréalité. La Scandinavie est le paradis de l'égalité des sexes et cela se sent en littérature policière. Finies les bimbos qu'on s'enfile entre deux interrogatoires, les nanas qui jouent les utilités au bras du méchant et ressemblent à Loana, si le polar nordique a du succès, c'est parce que les femmes y sont représentées comme des acteurs principaux du drame et ont fait des études. Quand elles ne mènent pas l'enquête elles-mêmes, elles ont du plomb dans la tête et ne se mettent pas au lit parce qu'on les a dépannées d'une cigarette. Certaines sont plates, d'autres s'habillent mal. Mais elles ont du talent et parfois même un... boulot. Lorsqu'on sait que désormais, 70% des romans policiers sont lues par des femmes - ce qui n'était pas le cas par le passé-, cette mutation n'est pas la moins importante et en dit beaucoup sur l'évolution du genre. Il vaut toujours mieux se taper une bac+5, revenue au pays après des études à la ville pour soigner un père malade, qu'une gogo-danseuse. La chair est plus fraîche, moins accessible et le plaisir différé multiplié par 100.
5. Les sociétés nordiques sont rationnelles...
... et se prêtent mieux à des résolutions d'intrigues complexes : on n'est pas très loin du racisme climatologique mais il faut avouer que la supériorité du polar nordique s'incarne dans des intrigues qui collent mieux avec l'air du temps. La mode des séries télé a auguré une ère où la complexité des lignes narratives est un critère majeur de qualité. Plus question de tuer une seule personne pour un seul motif, il faut INNOVER, voir grand, monter des réseaux criminels, des trucs vraiment dégueulasses avec des gosses, mélanger la jalousie, le sexe, l'intérêt, l'attachement aux valeurs communautaires, l'honneur, la foi, l'envie, la bêtise et la cruauté programmatique.
Du coup, les bandits au sang chaud ont un coup de retard : trop impulsifs, trop mono-motivés, ils appartiennent à l'ancien monde et font pâle figure. Les sociétés nordiques sont à la fois exotiques (on n'y connaît rien), mystérieuses (il y a des traditions bizarres qui ignorent le judéo-christianisme et qui permettent de multiplier les meurtres rituels), sauvages (mi-rurales, mi-urbaines) et régies par la raison pratique. On est loin de la barbarie américaine, plus classe qu'en Allemagne, plus précis qu'en France, moins grotesque qu'en Provence et moins crado que dans le Nord-Pas-de-Calais.
Bonus : dans le Sud, les malfrats se font choper trop facilement...
... trop pressés qu'ils sont d'aller à la plage. C'est une question esthétique que ne comprendront pas les admirateurs de Nicolas Sarkozy mais on peut penser avec Bergman et les frères Coen que des criminels en pantalon de velours et chandail en laine auront toujours une meilleure allure que des pieds noirs en Rolex avec les couilles à l'air et une piscine à bulle. Ballard avait vu ça avec ses docteurs et Columbo à sa façon.
Avec le polar nordique, c'est toute une imagerie associée au banditisme et au crime (une femme, la gorge tranchée, près d'un dépôt ferroviaire, le vagin retourné comme une chaussette Kindi) qui laisse sa place à des visions tout aussi monstrueuses mais installées dans des décors naturels. Le nouveau western est un western réaliste, cafardeux, et où l'on fait gaffe au développement durable.
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