Entretien avec Bernard Lecomte
Le viol moins grave que l’avortement. La machine à laver symbole de l’émancipation des femmes. L’excommunication du cardinal négationniste mgr Williamson annulée. Depuis quelque temps, le Vatican émet de dangereux signes de radicalisation. L’écrivain Bernard Lecomte, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur l’Eglise catholique, nous éclaire sur la question.
Alors que tout le pays s'émeut pour l'histoire, le prêtre locale décide pourtant d'excommunier la mère de l'enfant, ainsi que l'équipe médicale qui a mené l'opération. "Le viol est moins grave que l'avortement", tient-il même à préciser. En prime, il est soutenu par le cardinal Giovanni Battista Re. Pourquoi une telle attitude de la part du Vatican, après les épisodes de la réintégration de Richard Williamson ou du retour de la controversée "prière aux juifs" ?. Bernard Lecomte, ancien journaliste au quotidien La Croix et spécialiste du Vatican, analyse pour Fluctuat cette radicalisation de l'Eglise.
Toutes les affaires qui sont apparues ces derniers mois, avec en point d'orgue l'affaire de la fillette brésilienne, démontrent-elles un retour en arrière de l'Eglise catholique depuis l’arrivée de Benoit XVI ?
Sur la question brésilienne, l’affaire de cette petite jeune fille montre qu’il y a encore au Vatican quelques cardinaux âgés qui préfèrent défendre le droit canon, avant l’exigence évangélique de miséricorde. Dans cette affaire, je ne comprends même pas comment on peut être insensible au drame de cette jeune fille et de sa mère. Bien entendu, l’Eglise, sur un cas fut-il aussi douloureux, ne peut pas jeter aux orties le droit canon. Mais pourquoi dans ces cas-là ne pas choisir tout simplement le silence qui serait plus en harmonie avec sa vocation d’amour et de compassion.
Cette communication brutale est-elle le fait de personnes isolées ou validée en haut lieu ?
Cette décision a été validée par un des plus proches collaborateurs du Pape, qui est le Cardinal Re. Cette excommunication est donc bien validée par le sommet de l’Eglise. Mais on se demande pourquoi ce cardinal n’a pas tiré les leçons de l’affaire Williamson.
Ces prises de positions répétées sur des thèmes comme l’avortement, l’euthanasie ou la réintégration du cardinal négationniste Richard Williamson ne relèvent pas du hasard.
Il y a incontestablement un raidissement de la direction de l’Eglise autour de Benoît XVI. Même s'il faut savoir que tout Pape est par définition conservateur. L’Eglise catholique a une tradition de 2000 ans, son chef en est porteur et aucun Pape ne va pas tout effacer. Mais on peut s’imaginer qu’un pape s’adapte plus ou moins aux nécessités du monde, notamment en terme de modernité et de communication. On voit bien dans l’histoire que les Papes ont été plus ou moins enclins à s’adapter au monde qui était le leur. Aujourd’hui, autour de Benoît XVI, il y a un groupe de cardinaux qui n’a aucune envie de faire ce travail d’adaptation, notamment au monde de la communication. C’est flagrant dans l’affaire Williamson. Au Vatican, il y a une phrase qu’on entend souvent : "notre temps n’est pas celui des médias.".
Jean-Paul II, qui a lui su cultiver une image nettement plus moderne, était-il vraiment plus ouvert sur le fond que Benoît XVI ?
Justement, Jean-Paul II était un champion de la communication. Mais, en même temps, c’est lui qui avait lancé la campagne mondiale contre l’avortement. Pas Benoît XVI. Du temps de Jean-Paul II, le dogme était respecté – le cinquième commandement de la Bible dit "Tu ne tueras point". Jamais l’Eglise n’acceptera l’avortement, c’est clair, même avec un Pape progressiste à sa tête. Seulement il y a une différence entre avoir des convictions anti-avortement et être ouvert aux douleurs, aux souffrances des gens.
Le langage de l’Evangile consistait dans l’affaire brésilienne à soutenir cette petite de neuf ans qui allait probablement mourir dans une maternité. On n'imagine pas une fillette de cet âge-là enfanter deux jumeaux. Alors, si on ne peut pas attendre d’un Pape qu’il devienne militant de Besancenot, il y a quand même une façon de faire passer son message tout en respectant le dogme.
Pourquoi un tel changement de ton qui ne peut flatter que les franges les plus radicales du catholicisme ?
Le changement de ton est dû aux hommes. Il ne faut pas oublier que le cardinal Ratzinger, aujourd'hui Benoît XVI, était gardien du dogme avant de devenir Pape. Comme gardien du dogme, ce genre de prises de positions étaient normales, mais comme Pape on attendait un peu plus d’humanité.
Aujourd’hui dans le monde, il y a beaucoup plus de catholiques qui condamnent Williamson ou qui ont de la compassion pour la petite brésilienne que l’inverse. Si le Pape cherchait des voix, il aurait un discours inverse. Mais le Pape n’est pas un homme politique qui cherche à flatter telle ou telle frange.
Jean Paul II cherchait quand même à séduire, notamment en Europe où le nombre de croyants est en déclin…
Bien sûr, Jean-Paul II avait lancé ce qu’il appelait la nouvelle évangélisation et Benoit XVI le suit là-dessus. Pour un Pape, endiguer la déchristianisation occidentale est évidemment un objectif. Cela dit, n’oublions pas que 87% des catholiques habitent l’hémisphère sud. Et que les vraies priorités d’un Pape se situent là, dans le Tiers-Monde, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine. L'avenir de l'Eglise n'est plus en Europe.
On sent aussi qu’il y a parfois un double discours, par exemple vis à vis du rapprochement avec les Juifs initié par Jean-Paul II. Il y a eu le retour de la "prière pour les Juifs", l’affaire Williamson. Puis Benoît XVI a joué l’apaisement et se rendra même en Terre Sainte au mois de mai.
Ce n’est pas un double discours. Plutôt une maladresse. Depuis Jean-Paul II l’immense majorité des catholiques a suivi le rapprochement avec les juifs. Discutez avec les chrétiens de Lyon, Marseille ou d’ailleurs : ils sont absolument catastrophés par l’affaire Williamson. Il n’y a pas d’ambiguïté au sein de l’Eglise. La maladresse du Pape et de son entourage ont fait croire pendant quinze jours que l’Eglise procédait à un immense retour en arrière. Or, on ne trouve personne pour défendre Williamson. Même les juifs, qui ont réagi de manière forte et légitime à cet épisode, l’ont compris. C’est d’ailleurs l’Etat d’Israël qui invite le Pape alors qu’on pensait que le dialogue allait s’envenimer.
Vous pensez qu’il est sérieux d’affirmer qu’on assiste à une remise en cause de Vatican II ?
Non. Vatican II c’est trois ans de discussions, de réflexions et de décisions. Ce n’est pas une petite orientation sur laquelle on peut revenir. Le concile de Vatican II c’est la plus grande révolution qu’ait connue l’Eglise dans les temps modernes. Il est impossible de revenir dessus. Simplement, il y a eu tellement de textes au moment du Concile qu’on peut toujours dire que tel ou tel est allé trop loin où a été mal appliqué. Pour ce qui est de la réforme liturgique, il y aura toujours des gens pour vouloir aller plus loin ou moins loin. Ratzinger a toujours été parmi ceux qui la critiquait. Mais cela n’implique pas qu’il remette en cause le Concile en lui-même. On ne se rend pas compte aujourd’hui, mais revenir sur le Concile ce serait revenir à l’Eglise du XIXe siècle. Ce serait comme dire que dans la République française des gens veulent revenir sur la révolution de 1789.
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