Rencontre avec le nouveau directeur artistique du festival Cinéma du Réel
Pour sa première année au poste de directeur artistique du festival, Javier Packer Comyn affiche en toute simplicité la vitalité de son désir de cinéma et l’horizon de ses ambitions. Pour la 31eme édition, il fait souffler sur ce grand navire du documentaire un vent nouveau. Changements d’orientations et décloisonnement généralisé, la programmation questionne plus que jamais ces deux termes : cinéma et réel.
Pour commencer, une saine perte de repère. En effet, en parcourant la foisonnante compétition, française et internationale, on ne croise que bien peu de noms familiers. En bref, le toujours passionnant Wang Bing, qui passe pour la première fois sous la barre des 60 minutes avec L’Argent du charbon (A l’ouest des Rails faisait pour mémoire plutôt 9 heures) et Simone Bitton, qui fait suite au très beau Mur avec Rachel, portrait d’une pacifiste morte pour sa cause. Les cinéastes familiers de l’événement – Harun Farocki, Raya Martin, Denis Gheerbrandt -, on les retrouve dans les sélections parallèles et surtout dans ce « News From », qui propose de tisser une relation plus « souple » avec artistes et œuvres, puisque même des « work in progress » peuvent y trouver leur place. « Un grand festival, ça a souvent tendance à s’approprier certains cinéastes, à en réclamer la primeur. Je refuse tout cela. Nous ne sommes ni les seuls à découvrir ou à défendre les films que nous montrons, tout cela circule partout et toute l’année. La sélection n’est désormais plus exclusive, certains films sont déjà passés dans d’autres grands festivals avant nous. Ce qui compte, c’est que chaque film que nous avons choisi de mettre en compétition soit un véritable choix, pas du remplissage. Nous les défendons totalement. »
Une logique de désacralisation du « temple festival » qui se poursuit même hors les murs, puisque certains films de la compétition seront disponibles en VOD pendant une semaine après la fin du festival. « Je souhaite avant tout que ces films soient découverts par le plus grand public possible. Pour de nombreux documentaires, les festivals sont quasiment les seuls lieux de diffusion. J’ai donc proposé aux producteurs cette fenêtre en VOD, en partenariat avec le site Universcine.com, et l’idée a été très bien reçue. Dans toute la France, les personnes qui auront entendu parler des films pourront y avoir accès. Nous avons aussi un accord avec les instituts français dans le monde entier pour projeter les films qui seront récompensés. »
Une nouvelle « géographie du festival », qui passe aussi par des choix éditoriaux qui bousculent un peu les fondements du Réel, traditionnellement plus axé sur une approche ethnographique. Une très belle programmation « Exploring Documentary » proposée par Nicole Brenez ouvre grand la porte du cinéma dit expérimental, et propose de repenser les matériaux du documentaire : l’outil caméra, les films ou supports numériques. « Je trouve important de replacer le documentaire au centre de questions de cinéma, pas seulement des thématiques historiques ou géopolitiques. Il y a une longue histoire de programmation par zones géographiques au Réel, et cela a eu une grande importance. Mais aujourd’hui, avec la légèreté des moyens de production, ce genre de regroupement de films n’a plus de sens. Avec la programmation de Nicole, ou « Mille Lieux », on explore toutes les facettes du documentaire, un mot qui recouvre beaucoup d’aspects. »
« Le documentaire, c’est peut-être le genre le plus insaisissable qui soit, et l’on prête plus attention depuis peu à tous ces films dans lesquelles la frontière entre « docu » et « fiction » n’est pas si nette. Ces films existent depuis aussi longtemps que le cinéma, mais on a pu constater, à Cannes l’année dernière par exemple, avec des films comme Valse avec Bachir, Les Bureaux de Dieu ou Entre les Murs que l’ensemble du monde du cinéma est désormais « atteint ». » On imagine que ce bouleversement des habitudes cinéphiliques doit réjouir Javier Packer Comyn, qui observe ces mouvements profonds, « tectoniques », depuis de nombreuses années. C’est peut-être de là que vient une des plus belles idées de cette programmation : la carte du festival. Sorte de mappe monde psycho-géographique, elle invente le territoire du Réel de cette année, où tous les films se positionnent en relation les uns avec les autres, sur des continents qui leur ressemblent. Une sublime idée qui dessine littéralement le portrait de cette programmation en associant deux mots pas vraiment familiers : pratique et poétique :
Pour finir, nous avons demandé à Javier Packer Comyn de nous livrer trois évènements incontournables du festival, en dehors de la compétition :
- Peter Hutton : « Un cinéaste américain, qui réalise une sorte de journal intime, en noir et blanc. Ses films font partie des plus beaux qu’il m’ait été donné de voir ».
- Pierre Perrault : « Un des maîtres du documentaire québécois à qui nous rendons hommage, tant ses films semblent inépuisables et fondateurs. »
- Denis Gheerbrandt : « Nous proposons un atelier sur une journée avec ce cinéaste qui filme Marseille depuis des années. Il est sans doute un de ceux qui savent le mieux filmer la partie de notre population progressivement exclue. Il est toujours à hauteur d’homme. »
Propos recueillis à Paris le 3 mars 2009 par Laurence Reymond
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