Agrégé d'espagnol et professeur émérite à l’Université de Paris III, Claude Fell est également le traducteur de plusieurs auteurs latino-américains, notamment mexicains (Carlos Fuentes, Fernando del Paso, Sergio Pitol...). A l'occasion du Salon du livre, qui mettra cette année le Mexique à l'honneur, nous avons demandé à Claude Fell de nous apprendre plus sur la littérature mexicaine.

Fluctuat : Pour commencer, pouvez-vous revenir sur votre parcours ? Comment êtes-vous arrivé à la traduction, et notamment celle d’ouvrages mexicains ?
Claude Fell : Après l’agrégation d’espagnol et l’entrée à l’université, j’ai commencé à m’intéresser à la littérature hispano-américaine. Pour les gens de ma génération, l’Amérique latine – et plus précisément sa littérature – était très peu présente dans les études universitaires, mais au début des années 60 la révolution castriste à Cuba va avoir un impact médiatique considérable et vers la fin des années 60, la littérature hispano-américaine connaît une période particulièrement faste – c’est ce qu’on a appelé, de façon discutable, le « boom » - et des écrivains comme Carlos Fuentes, Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Alejo Carpentier, José Donoso, etc. ont commencé à être traduits en France.
D'autre part, j’ai collaboré épisodiquement au Monde pendant 20 ans et mes articles sur la littérature ont réveillé mon intérêt pour la traduction et m’ont permis d’entrer en contact avec le monde de l’édition, tant en France qu’au Mexique, où l’on m’a proposé des traductions, d’auteurs mexicains, comme Carlos Fuentes, Fernando del Paso, Carmen Boullosa, Juan Villoro, Elena Garro, Sergio Pitol, Daniel Sada, mais aussi vénézuéliens, nicaraguayens ou chiliens.

On parle plus souvent de la littérature sud-américaine en général, plus rarement de la littérature d’un pays sud-américain en particulier. Vous qui êtes davantage spécialisé dans la littérature mexicaine, pourriez-vous en donner les spécificités ?
La question est d’autant plus difficile que ce qui fait la spécificité de la littérature mexicaine actuelle – mais est-ce une « spécificité » ? -, c’est sa créativité et sa diversité. Il suffira de parcourir les fiches de présentation des 39 écrivains présents au prochain Salon du Livre pour s’en rendre compte. Même si les écrivains mexicains restent très ouverts et très attentifs à l’évolution de la société nationale, ils refusent bien évidemment de succomber au pittoresque et à la couleur locale et ils privilégient unanimement l’écriture, ce qui explique le succès international d’écrivains comme Juan Rulfo ou Carlos Fuentes, pourtant très préoccupés de « mexicanité ».
De tout temps, les grandes secousses politiques et sociales qui ont ébranlé le pays – l’invasion française sous Napoléon III et l’instauration de l’Empire de Maximilien, la Révolution de 1910, les événements particulièrement sanglants d’octobre 1968, aujourd’hui la violence engendrée par le trafic de drogue – ont trouvé un écho plus ou moins direct dans la littérature ; mais poètes et romanciers participent des angoisses et des espoirs du monde actuel, tout en refusant de s’enfermer dans une problématique strictement nationale, et l’on sait, par exemple, la place que tient l’évocation de la mort dans la culture mexicaine. On pourrait à ce propos reprendre la belle formule d’Octavio Paz, Prix Nobel de Littérature, dans son célèbre essai, Le Labyrinthe de la solitude : « Nous sommes contemporains de tous les hommes ».

Les auteurs mexicains connus en France se distinguent souvent par leur engagement (ne serait-ce que les deux plus connus, Octavio Paz et Carlos Fuentes). La littérature mexicaine est-elle le plus souvent indissociable de la politique ?
Aussi bien Carlos Fuentes qu’Octavio Paz ont réservé une part conséquente dans leur œuvre à l’essai, où ils abordaient des questions aussi bien en rapport avec la littérature qu’avec les problèmes de sociétë. Tous deux ont eu (et ont encore, pour Fuentes) une activité journalistique (ou télévisuelle, pour Paz) importante, souvent relayée à l’échelon international, ce qui est loin d’être le cas pour la majorité des écrivains mexicains actuels. Mais tous deux ont constamment pris soin de ne jamais tomber dans la littérature à message et de ne jamais confondre création et militantisme ou propagande. Octavio Paz a toujours considéré que l’irruption de l’histoire immédiate rendait le poème « périssable » à long terme et de son côté, Fuentes a eu ces phrases définitives : « Je ne crois pas à la littérature ou à l’art qui se fondent sur le chatouillis émotif. Je crois, au contraire, à la littérature et à l’art qui s’opposent à la réalité, l’agressent, la transforment et, ce faisant, la révèlent et l’affirment ». La littérature mexicaine est donc, en règle générale, totalement dissociable de la politique, même s’il arrive encore aujourd’hui que des écrivains comme Elena Poniatowska ou Carlos Monsiváis, qui ont une activité journalistique importante, s’expriment à propos de l’élection présidentielle ou de l’insurrection du Chiapas, ou écrivent , comme ce fut le cas pour Taibo, un livre avec le sous-commandant Marcos..

Invité au Salon du Livre, le Mexique aura l’occasion de montrer son effervescence littéraire. Quelle mouvance, récente ou actuelle, a marqué ou marque le paysage littéraire mexicain ?
Dans les années 50, Juan Rulfo va mettre à mal l’imagerie révolutionnaire stéréotypée dans laquelle s’était enlisée la création littéraire, artistique et cinématograhique mexicaine, en proposant une littérature fondée sur la rupture temporelle et spatiale, le discours intérieur, la réanimation des grands mythes du monde rural mexicain. Il y a donc une continuité de la production littéraire mexicaine, mais traversée par ce qu’Octavio Paz appelait « la tradition de la rupture », c’est-à-dire que, périodiquement, une bifurcation se dessine, une nouvelle orientation se manifeste, un groupe (on ne peut pas parler d’école) se rassemble autour d’une revue. A propos de « mouvance actuelle ou récente », on pourrait peut-être parler du « crack » - le mot ne renvoie ni à la drogue ni à la Bourse, mais, précisément, à la rupture – où, à la fin des années 1990, un groupe de jeunes écrivains – Jorge Volpi, Ignacio Padilla, Eloy Urroz (tous trois traduits en français, les deux premiers seront au Salon), Vicente Herrasti, Pedro Ángel Palou - rejettent avec véhémence toute tentative de réhabilitation du « réalisme magique » et se proposent de « rénover le langage de l’intérieur en le nourrissant de ses cendres les plus anciennes » et en se refusant de situer leurs fictions dans un cadre uniquement national.
De même, on parle beaucoup actuellement de « littérature du Nord » à propos d’écrivains issus des Etats (Chihuahua, Tamaulipas, Basse Californie, etc.) situés à la frontière avec les Etats-Unis, comme Daniel Sada, Martin, Solares, David Toscana (présents au Salon), Luis Humberto Croswaith, Eduardo Antonio Parra, Élmer Mendoza, en raison de la présence du désert comme paysage de référence dans leurs œuvres, d’une langue marquée par le spanglish, de l’évocation d’une violence liée à l’activité locale des cartes de la drogue, etc. Mais la plupart d’entre eux refusent cette étiquette qu’ils jugent réductrice et se revendiquent à juste titre comme « écrivains mexicains ».

Dans quelles mesures peut-on dire que la littérature mexicaine est plus empreinte des influences européennes et nord-américaines que les autres littératures hispanophones ?
Dès 1932, le grand humaniste et polygraphe mexicain Alfonso Reyes écrivait : « La seule façon d’être profitablement national consiste à être généreusement universel ». Il est vrai que dans les années qui ont suivi la Révolution le Mexique a été tenté par une certaine forme de nationalisme culturel. Mais les réactions n’ont pas manqué, pour briser ce que le peintre José Luis Cuevas a appelé « la cortina de nopal » (le rideau de cactus, de ce cactus qui sert souvent à tracer des haies au Mexique). Parler d’influences est toujours délicat, mais il est vrai que les écrivains mexicains lisent les écrivains étrangers et, dans cette perspective, la littérature mexicaine est une littérature ouverte.

Vous avez traduit Le Complot Mongol de Rafael Bernal, titre incontournable de la littérature policière. Il semble que le polar a une place de choix dans la littérature mexicaine ?

C’est Pablo Ignacio Taibo II, un des maîtres du roman policier, qui a en quelque sorte exhumé Le Complot mongol, un livre publié en 1969 dont il a fait le précurseur du « néo-polar » actuel. En effet, Rafael Bernal avait fait l’essentiel de sa carrière à l’étranger en tant que diplomate et était pratiquement inconnu au Mexique. On peut parler à juste titre de place de choix du roman policier dans la littérature mexicaine actuelle ; Taibo est effectivement un des auteurs les plus lus actuellement au Mexique, mais on pourrait aussi citer Élmer Mondoza, Rafael Ramírez Heredia, Vicente Leñero, Juan Hernández Luna, Eduardo Antonio Parra, Guillermo Arriaga, par ailleurs scénariste de grand talent, très sollicité par Hollywood. De même, Des os dans le désert, l’enquête brillante et implacable menée par Sergio González Rodríguez à propos des centaines de femmes assassinées dans la région de Ciudad Juárez, dans le Nord du Mexique, se lit comme un polar. Situé dans la mouvance à la fois du roman noir nord-américain de Dashiell Hammet et de Raymond Chandler et du roman social qui a toujours eu un public au Mexique, le roman policier mexicain doit son succès à sa dénonciation des dysfonctionnements de la société, de la justice et de la police nationales, à son usage de la langue populaire, à son humour, à sa plongée dans la marginalité urbaine…

En tant que traducteur hispanophone, notez-vous des spécificités linguistiques propres au Mexique ?
L’abondance relative de dictionnaires de mexicanismes mis à la disposition des traducteurs ou des autres peuples de l’aire hispanophone tendrait à prouver que la langue mexicaine a ses spécificités. Un nombre important de mots – beaucoup de noms de plantes, en particulier - proviennent des langues amérindiennes jadis ou encore aujourd’hui parlées dans différentes régions du Mexique. Dans certains domaines plus ou moins techniques, l’influence de l’anglais des Etats-Unis est évidente ; c’est le cas, par exemple, pour tout ce qui concerne l’automobile ou certains sports, comme le base-ball, également pratiqué au Mexique. Plus on se rapproche de la frontière, plus le spanglish a d’impact sur le parler quotidien. Les chroniques d’Elena Poniatowska, qui donnent souvent la parole aux exclus ou aux marginaux, sont une véritable mine d’expressions, de proverbes, d’apostrophes particulièrement savoureux et originaux par rapport à l’espagnol académique.

Les auteurs à suivre en ce moment ?
Ce choix n’implique évidemment que moi et est éminemment discutable; quelqu’un d’autre vous ferait certainement une réponse différente. Plusieurs écrivains me semblent particulièrement intéressants. Mario Bellatín, tout d’abord, auteur de livres brefs mais plongeant au cœur des malaises de notre temps et marqués au sceau d’un humour noir ; maître de la manipulation et du faux semblant, Bellatin abolit la frontière entre la vérité et le mensonge, en jouant sur tous les artifices de l’écriture ; il faut lire de lui, entre autres, Salon de beauté, Chiens héros et Jeu de dames, qui vient d’être traduit en français. Ignacio Padilla, dont deux romans, Amphitryon et Spirale d’artillerie ont été publiés chez Gallimard, mettent en scène des crises d’identité, les jeux cruels du hasard, les horreurs de l’histoire , la spirale meurtrière du mensonge, l’interpénétration de la réalité et de la fiction. Daniel Sada, salué par Carlos Fuentes, García Márquez et d’autres comme un des grands prosateurs du XXIe siècle, et dont je viens de traduire un magnifique roman, L’odyssée barbare. David Toscana, dont l’œuvre connaît un succès international et dont un premier livre, El último lector, de filiation borgésienne, a été publié en France il y a quelques semaines. La liste pourrait être longue, surtout si on y inclut les poètes, mais comment ne pas citer les noms de Juan Villoro, Alvaro Enrigue, Carmen Boullosa, Fabrizio Mejía Madrid, Cristina Rivera Garza (pas encore traduite en français)…

Propos recueillis par Céline Ngi


Quelques ouvrages traduits par Claude Fell :
Carlos FUENTES, Le sourire d’Erasme. Gallimard, 1992
Carlos FUENTES, La Campagne d’Amérique . Gallimard, 1994
Carlos FUENTES, Cervantes ou la critique de la lecture. L’Herne, 2006
Daniel SADA, L’odysseé sauvage. Editions Passage du Nord-Ouest, 2009.
Carmen BOULLOSA, Duerme. Le Serpent à Plumes, 1999
Carmen BOULLOSA, Eux les vaches, nous les porcs. Le Serpent à Plumes, 2000.
Juan VILLORO, Le Maître du miroir. Denoël, 2001.
Rafael BERNAL, Le complot mongol. Serpent Noir, 2004.
Fernando DEL PASO, Des nouvelles de l’Empire. Fayard, 1990
Fernando DEL PASO, Linda 67, histoire d’un crime. Fayard, 1998.
Sergio PITOL, Parade d’amour. Le Seuil, 1989.
Elena GARRO, La fiancée d’Ixtepec. L’Herne, 2004

Autres publications :
(avec Claude CYMERMAN), Histoire le la littérature hispano-américaine, de 1940 à nos jours. Nathan Université, 1997, puis 1999.
(avec Jorge VOLPI) , Carlos Fuentes. Cahier de l’Herne, N° 87, 2006.

Céline Ngi



Sur Flu :
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