Spécialiste de l’histoire culturelle du Mexique, Claudio Lomnitz est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet. Dans un entretien avec le magazine Books (mars 2009), il revient sur la figure de Carlos Fuentes, qui est parfois apparu, en raison de son soutien à la gauche étatiste, comme controversé.

Cet article est extrait du troisième numéro du magazine Books (mars 2009).

En France, il est l'une des grandes voix de la littérature contemporaine. Mais, dans son pays, Carlos Fuentes est un écrivain controversé. Au moment où le Mexique est l'invité d'honneur du Salon du livre, Books présente le texte à charge écrit en 1988 par l'essayiste Enrique Krauze, un article qui a provoqué la pire querelle politico-littéraire de l'histoire du pays. Proche d'Octavio Paz, l'autre géant des lettres mexicaines, Krauze y dénonce, au nom de la démocratie, le soutien de Carlos Fuentes aux mouvements révolutionnaires latino-américains. Amis depuis près de quarante ans, Carlos Fuentes et Octavio Paz en furent définitivement brouillés.

Enseignant à l'université new-yorkaise de Columbia, Claudio Lomnitz est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire culturelle du Mexique : Deep Mexico, Silent Mexico. An Anthropology of Nationalism (« Mexique profond, Mexique silencieux : anthropologie du nationalisme », University of Minnesota Press, 2001) et Death and the Idea of Mexico (« La mort et l’idée du Mexique », Zone Books, 2005). Il revient sur cette affaire dans un entretien avec Books.

Carlos Fuentes est-il, au Mexique, une figure controversée ?
Claudio Lomnitz : Le talent d’écrivain de Carlos Fuentes est incontesté, au Mexique comme ailleurs. Cependant, le texte d’Enrique Krauze paru en 1988 a représenté un véritable tournant dans l’appréciation de son oeuvre. Il a désacralisé le personnage de Carlos Fuentes et a ouvert un véritable espace de débat sur ses écrits.

Enrique Krauze remet en cause la légitimité de Fuentes à parler du Mexique. Qu’en pensez-vous ?
Cette partie de l’article me semble assez détestable. Certaines critiques faites à l’oeuvre littéraire de Fuentes sont justifiées : par exemple, quand Krauze critique son abus constant de références historiques et la prétention totalisante de ses oeuvres face à une réalité mexicaine complexe. Mais manipuler la biographie de Fuentes pour en faire un étranger, un « petit gringo » déguisé en Mexicain, et lui nier toute légitimité à représenter le Mexique, c’est user, entre les lignes, d’un argumentaire nationaliste très contestable.

Enrique Krauze s’est-il fait, dans son article, le porteplume d’Octavio Paz ?
On ne le saura jamais. Mais, à l’évidence, l’intelligentsia de l’époque a interprété ce texte publié dans la revue que dirigeait Octavio Paz comme une charge directe de sa part contre Fuentes. Pour certains, il aurait cherché à discréditer Fuentes suite aux rumeurs circulant sur une attribution prochaine du Nobel à un Latino-Américain. L’autre interprétation, plus probable, c’est que la concurrence politique entre ces deux grandes figures nationales de la gauche était alors très polarisée, portant notamment sur l’attitude à adopter face au régime sandiniste nicaraguayen et face au bloc soviétique.

Quels étaient les enjeux de cette opposition politique entre les deux écrivains ?
Dans les années 1980, la gauche européenne a entamé une révision critique du socialisme soviétique. C’est vrai pour l’Europe de l’Est (avec les groupes de dissidents tchèques ou polonais dont Paz était proche), comme pour l’Europe occidentale, avec l’eurocommunisme et les débats sur la question de la démocratie. Dans cet esprit, Octavio Paz s’était clairement distancié de la gauche mexicaine dans les années 1980, en optant pour une posture démocrate et libérale, voire néolibérale, qui lui a valu de nombreuses inimitiés. Au Mexique, la question était encore très conflictuelle en 1988. C’est seulement à partir des années 1990 que la réflexion sur les rapports du socialisme avec la démocratie et le libéralisme – à laquelle Paz a largement contribué – s’est développée au sein de la gauche du continent. Le moment de la querelle entre Fuentes et Paz marque l’amorce de ce débat, une amorce profondément déterminée par des facteurs très conjoncturels : le tournant libéral (privatisations et réduction des dépenses publiques) imprimé au Mexique par Miguel de la Madrid (1982-1988) et Carlos Salinas (1988-1994) (dont Krauze et Paz étaient très proches), le problème du sandinisme et celui de la politique de Reagan en Amérique centrale.

Qu’en est-il du soutien apporté par Fuentes au gouvernement sandiniste ?
C’est une question délicate. Le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega était un gouvernement élu (1984), même si Reagan refusait de le reconnaître. Par ailleurs, Fuentes était à l’époque le seul intellectuel latino-américain ayant une audience aux États-Unis. Sa critique de la politique américaine en Amérique centrale (embargo et financement du mouvement d’opposition armé des « Contras ») n’était pas totalement infondée. Je crois que Carlos Fuentes a toujours eu un certain rôle de médiation entre les États-Unis et l’Amérique latine, rôle dont Krauze ne retient qu’un seul versant. Il néglige l’intérêt que peuvent avoir pour le sous-continent les interventions de Latino-Américains ayant la capacité de s’exprimer dans les espaces européen et nord-américain, capacité que détient indéniablement Carlos Fuentes.

Entretien réalisé par la rédaction de Books.

Illustrations :
1. Carlos Fuentes au cours d'une conférence à Mexico, en novembre 2008. © Dario Lopez-MIlls/AP/SIPA
2. Claudio Lomnitz, DR





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