à la Comédie-Française jusqu'au 19 mai 2009
Figure de proue du théâtre dit "du quotidien", Michel Vinaver entre au répertoire de la Comédie-Française avec L'ordinaire. Cette pièce, écrite en 1981, aurait pu prendre des rides si le contexte économique n'avait pas pris le tour que l'on sait.
Le théâtre et l'entreprise
Onze comédiens en vêtements de ville montent sur le plateau, forment une ligne face au public et disent leur texte. Si on a vu plus radical comme procédé sur les scènes de théâtre ces quarante dernières années, il faut bien avouer que, sur la scène de la salle Richelieu, la sensation est assez nouvelle. Les dialogues échangés à l'intérieur d'un jet privé sont reproduis par bribes. Le cadre est posé : le président d'une grande société accompagné de son épouse, de quelques associés, de la fille de l'un et de la maîtresse d'un autre, font le voyage de Seattle - siège de la société - jusqu'au Chili. Ils doivent négocier un gros contrat avec un certain général Pinochet. Les conversations réalistes, extraites du monde de l'entreprise, sont émises à plat : tout l'univers de Vinaver est déployé dans cette première scène.
Cela fait plus de cinquante ans que Vinaver écrit pour le théâtre. Sa particularité est d'avoir mené de front une carrière de PDG d'une grande entreprise multinationale et un parcours d'auteur de théâtre. Il a fini par se consacrer exclusivement au théâtre, mais il est resté marqué par son expérience de l'entreprise. La plupart du temps, c'est dans le monde des affaires qu'il puise son inspiration : Par-dessus bord (1969), La demande d'emploi (1973), Les Travaux et les Jours (1979), A la renverse (1980).
Minimalisme de rigueur
Michel Vinaver entre au répertoire de la Comédie-Française. Un bel honneur pour l'auteur, qui a l'avantage de pouvoir assurer lui-même la mise en scène de L'Ordinaire avec les comédiens du Français. Mais ce qui est surtout notable, c'est de voir entrer à la Comédie-Française, gardienne de la tradition théâtrale, cette forme d'écriture appelée théâtre du quotidien, dont Michel Vinaver est l'un des initiateurs. Mais qu'est-ce donc que le théâtre du quotidien ? C'est un théâtre qui exclut totalement le drame et où l'action est contenue exclusivement dans les mots. Le texte lui-même est la plupart du temps constitué de fragments enchevêtrés. Il supporte mal une représentation spectaculaire. Au contraire, les infimes subtilités du théâtre du quotidien s'expriment mieux à travers une exécution quasi-musicale du texte.
C'est donc ce que propose Michel Vinaver dans la mise en scène de son Ordinaire à la Comédie-Française. Passé le premier tableau survient l'accident. Un simple petit saut synchrone et tous les comédiens se retrouvent assis sur le praticable qui serpente en pente raide, depuis le fond du plateau jusque sur les premiers sièges de la salle. Point d'autres décors, hormis, en fond, quelques toiles peintes pour marquer les différences météorologiques. L'avion s'est écrasé. Il va falloir survivre en attendant des secours qui, visiblement, ne viendront jamais. Les dialogues se poursuivent, se poursuivent et pour tout dire, s'éternisent. La durée excessive est d'ailleurs le principal reproche que l'on peut faire à ce spectacle. Les spectateurs qui sont venus pour le fait divers resteront sur leur faim - si l'on peut oser ces images alimentaires. Bien qu'inspiré du crash de l'avion transportant une équipe de rugbymen Uruguayens dans la Cordillère des Andes en 1972, L'Ordinaire de Michel Vinaver est et reste une métaphore de la vie en entreprise.
Du capitalisme au cannibalisme
Comme dans le fait divers, les rescapés réussissent à survivre en se nourrissant des cadavres de leurs compagnons : en affaire, il faut "bouffer les autres" pour arriver. Mais la pièce va bien au-delà de cette simple métaphore. Il est très peu question de considérations pratiques et quasiment pas de peur de la mort, pourtant imminente. Il faut s'organiser pour survivre bien sûr. Mais ces hommes et ces femmes restent conditionnés par le souci de leurs affaires. Untel ira à tel poste, un autre ira là-bas, et puis non, si lui on l'envoyait en Europe ? Aucun des survivants ne se remet en question, et surtout pas le patron, qui conservera sa position de supérieur respecté et tout-puissant jusqu'à sa mort. On sourit à la gestion du quotidien de ces rescapés qui devient "gestion des stocks" et "répartition de la main d'œuvre". Ici, les personnages n'ont pas peur de mourir, ils ont peur de ne pas prendre la bonne décision, peur de mal gérer les équipes.
La pièce avait été écrite en 1981, à une époque où la culture d'entreprise était autrement plus forte qu'aujourd'hui, et où les employés faisaient vraiment corps avec la firme qui les employait, avec laquelle ils s'imaginaient faire toute leur carrière. Aujourd'hui, la fidélité à l'entreprise n'est plus la même, et pourtant cet Ordinaire fonctionne toujours. Certainement parce qu'on peut aussi le lire comme une métaphore de la crise. La crise qui est là, bien là, tandis que chacun fait comme si tout était comme avant, et comme si on pouvait parler d' "après - sauf qu'il n'y aura peut-être pas d'après".
L'Ordinaire, de Michel Vinaver, mise en scène Michel Vinaver et Gilone Brun. A la Comédie-Française, salle Richelieu, du 7 février au 19 mai 2009
Illustrations :
1. L'Ordinaire © Brigitte Enguérand
2. Michel Vinaver, DR
3. L'Ordinaire à la Comédie-Française © Brigitte Enguérand
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