Ils ont quitté les Antilles pour s'installer à Paris et ont l'impression d'avoir le cul entre deux chaises, pas totalement "insérés". A l'occasion de la marche de solidarité avec la Guadeloupe, Flu a rencontré ces jeunes gens, inquiets pour les leurs et désespérés de voir les Antilles toujours considérées ici comme des sous départements


Lettre de Guadeloupe : une enseignante qui témoigne de quinze jours de grève et de manifestations
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« La politique, c’est pas mon truc. Mais quand ça nous concerne, on essaie d’être là », lance Gladys. Cette Guadeloupéenne de 23 ans suit le mouvement depuis des semaines. « On m’appelle, on me donne des nouvelles de là-bas. Mais avec le travail, on n’a pas le temps de bien s’intégrer dans le mouvement. »
Alors aujourd’hui, elle s’époumone dans le sifflet au ruban vert-jaune-rouge qu’elle porte autour du coup : « on essaye de représenter, de montrer qu’on est nombreux à être mobilisés pour que ça bouge ». Un de ses amis la coupe : « La prise de la Bastille, c’était hier ! », dit Bruno, 30 ans, auquel le rouge du LKP donne des envies de Révolution. Il vient de la même île que Gladys, mais « on se connaît d’ici », précisent-ils.
Et en attendant de retourner vivre en Guadeloupe – « mais pas maintenant, dit Gladys : on attend la retraite » – c’est donc l’histoire de France qu’ils veulent écrire. « Elle a conquis, prévient Bruno, il faut qu’elle assume les répercussions  ici comme là-bas : avec ceux qui « ont décidé de se révolter  aux Antilles, et ceux d’ici qui ont le cul entre deux chaises. On n’est pas insérés. »

Dans tout le cortège, la tension est la même : « Moi je me sens bien ici, ce n’est pas le problème ! », dit Virginie, 33 ans. Elle est l’une des seules à estimer que « la solution, ce n’est pas forcément qu’on retourne là-bas. La victoire là-bas dépend des luttes ici, aussi » : c’est la militante de la Gauche révolutionnaire, par ailleurs professeur d’anglais, qui parle. Mais elle reconnaît en même temps que « quand je retourne là-bas, je me sens chez moi… »

Virginie garde cette appartenance, plus de vingt ans après son installation en métropole. Chez Alexandre, arrivé il y a seulement six mois pour passer un bac GSI, elle est encore à fleur de peau. Il s’agit pour lui de « montrer notre différence par notre culture, mais aussi notre appartenance : on est quand même français. » Alors spontanément, il aborde le sujet qui fâche : « Cette histoire d’indépendance, ce n’est surtout pas une bonne idée. On a besoin de la France comme la France a besoin de nous. »

En Guadeloupe, y a des lions ?

Or un mois après le début de la grève générale en Guadeloupe, Laetitia a encore le sentiment que « les causes du mouvement ne sont pas comprises. Il y en a qui croient qu’on veut l’indépendance, d’autres ne comprennent pas que la vie là-bas est chère. »
Qu’ils aient grandi là-bas ou qu’ils ne soient liés aux Antilles que par leurs proches, les jeunes manifestants ont pourtant tous des anecdotes pour évoquer l’inégalité économique qui frappe leurs îles, comme le chariot de courses « à 100 €, et dedans vous n’avez même pas de viande » que décrit Orphée. A quoi s’ajoute le profond malaise social : « là-bas, on n’est toujours pas considérés comme français. Même au niveau des lois, on ne se sent pas à l’abri du système français », témoigne Alexandre. Virginie confirme : « C’est vrai que là-bas, j’étais surprise de voir le nombre de gens pour qui c’est un sous-département. Il y a ce sentiment d’être considéré comme une colonie. ». Certains clichés ont la vie dure. Marc assure qu'au début on lui demandait si en Guadeloupe on trouvait des lions.
Sentiment aussi qu'ailleurs, la réaction du pouvoir aurait été plus rapide… » 

S'informer via la communauté

Depuis le début de l'année les medias ont fait des efforts. « On apprend plein de choses », dit Roseline, qui rêve de quitter l’hexagone qui l’a vue naître « même si je dois ramer » : « les jeunes qui touchent le RMI, de petits Smics, on n’en parle jamais. » Beaucoup évoquent aussi le documentaire sur Les Maîtres de la Martinique diffusé sur Canal+ fin janvier. Étonnamment, Marc relève qu’aux Antilles-mêmes « les gens ont été choqués. Ils avaient dépassé le stade blanc/noir. Là, ils sont revenus à une réalité.  »
Mais les images en continu de violences et autres pillages sont jugées disproportionnées : « On montre les images de gens qui transportent des baignoires. La grande majorité n’est pas comme ça : ce n’est pas l’Afrique, pas encore ! »
Dans ce climat de défiance, les réseaux de la communauté antillaise restent le premier moyen de s’informer. Guillaume, 16 ans, qui défile en famille, a appris sur MSN il y a des semaines que « là-bas, la nourriture n’arrive plus et que l’école est fermée. »
Quant à Christian et Orphée, deux Martiniquais qui ont rejoint la manifestation en fin de parcours, ils s’inquiètent en entendant « certains représentants du LKP » – le collectif « contre l’exploitation » qui mène le mouvement – affirmer en créole, selon eux, que c’est un CRS qui aurait tiré sur le syndicaliste Jacques Bino. « Des rumeurs », puisque l’enquête n’a pas encore déterminé qui était l’auteur du meurtre commis à un barrage routier : « on se demande si c’est pour qu’il y ait des réactions ici », explique les deux jeunes, un peu perdus puisque « quand même, à la fin, ils ont dit de rentrer tranquillement » : « On essaie de s’informer. Si ça c’était passé à la Martinique, nos sources seraient sûres. »

"Ca va mal finir"

Comme eux, Yohann, Sabrina et son frère Hervé sont venus en fin de journée par solidarité , mais surtout « pour voir ce qui se passait. » Nés en France, ils sont conscients des problèmes des Antilles depuis longtemps. Mais justement, Sabrina, 21 ans, a le sentiment que « ça a toujours été comme ça.». Seule certitude à ses yeux : « ça va mal finir. C’est surtout pour les gendarmes qu’on a peur : avec ce qu’ils se permettent de dire… On le voit à la télé, sur France Ô. » Les trois jeunes, originaires à la fois de la Martinique et de la Guadeloupe, ne seraient pas étonnés de voir d’autres morts. En revanche, Hervé ne croit pas à la revendication « des 200 €, qu’ils n’auront pas, parce que Sarkozy il parle beaucoup… »
Marc a sorti son sweat-shirt frappé du drapeau indépendantiste et d’un slogan, « Bagay la sé sa », qu’il traduit par « C’est comme ça ». Sans être indépendantiste, il vote pour ce mouvement à chacun de ses retours en Guadeloupe « parce qu’on a plus de chances d’obtenir nos revendications. C’est plus nationaliste qu'indépendantiste, comme les Corses. Mais nous, on n’a pas le droit. Peut-être parce qu’on ne fait pas d’attentat…»

Des origines en Europe et en Asie

Les bombes de cette jeunesse, ce sont leurs connaissances souvent très pointues sur l’histoire et la géographie des Antilles. Marc cite les exemples de Sainte-Lucie, raconte les stratégies mises en place par l’ancien colon britannique qui a installé les Békés à la Martinique après avoir été refoulé de la Guadeloupe…
Il est bien le seul à affirmer que ces « références » lui ont été enseignées à l’école. Christian, en master 2 de management d’entreprise, et Orphée qui s’apprête à reprendre des études, en sont restés à « Nos ancêtre les gaulois… » Pendant ce temps, raconte Orphée, « je me posais des questions : Est-ce que je suis africain ? » En découvrant « l’identité créole », il a appris qu’il pouvait être un peu des deux, et plus encore : « On a des origines d’Asie, européennes. Il faut prendre la mixité en compte pour bien s’identifier. »

Aujourd'hui certains imaginent des actions de soutien plus concrètes, comme ouvrir des entreprises dans les DOM, créer des emplois. Parce que la politique, "c'est trop lent".
Ce qui ne les empêche pas, comme les autres, d’espérer que leur démonstration de force – 10 000 ou 15 000 personnes ont défilé de la République à la Nation – finisse par convaincre le gouvernement de réagir. « Ils mettent le feu partout. Après mon île, elle ne va plus exister : je vais aller où ? », désespère Roseline…

Textes et images Marie Painon
Daniel de Almeida



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