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A l'occasion de la sortie en salles de Cyprien, avec Elie Semoun
A Hollywood, les geeks n’ont plus rien à prouver. Ils sont devenus les héros touchants et authentiques de comédies romantiques leur donnant le beau rôle, sans les trahir. En France, quand Elie Semoun louvoie sur le même terrain, c’est la cata. Mais pourquoi ?
Sur l’affiche, Elie Semoun, des lunettes triple foyer sur le pif, une veste Adidas rouge pétant sur le dos, la raie sur le côté bien taillée dans des cheveux graisseux et un air ahuri. Un cliché du nerd dégénéré : laid, vieux garçon, informaticien, collectionneur libidineux. Forcément, c’est drôle. D’ailleurs, le personnage donnant son titre au film, Cyprien, a fait le succès de Semoun à la télé. Il lui fallait au moins le cinéma pour grandir. Belle preuve d’ambition et surtout grande arnaque témoignant de notre indécrottable incapacité à dépasser les poncifs. Car ici on aime ça, et pas qu’au cinéma. Alors forcément, quand il faut rire, parce qu’on est moqueur, jouer avec les caricatures est tentant. Le public suit, applaudit, les tronches de matheux timides, ç’a toujours été sa bête noire : une manière de justifier sa haine pour les intellectuels ou les scientifiques, tout ce qui témoigne d’une plus grande intelligence. Un simple coup d’œil au trailer suffit à résumer le film à un cliché indépassable et promis à un comique poids lourds. C’est un peu « sois geek et tais-toi ». Et dire que Semoun ose comparer ça à Blake Edwards. Pourquoi pas Jerry Lewis ?!
Outsiders
Pour Semoun et son public dont il entretient la médiocrité, point de salut pour le geek. Pourtant, si on se tourne vers l’Amérique, pour ne parler que cinéma, on mesure l’incroyable gap qui sépare un pays recyclant sans faillir les caricatures, et un autre ne cessant de les dépasser pour faire du geek le nouveau sex symbol et un être à part entière - sans raillerie. On n’invente rien : depuis l’avènement du net et le tournant du millénaire, avec le turnover des générations, les kids nés avec Star Wars, les jeux vidéos et autres comics ou mangas ont pris le pouvoir. En coulisse ou sur scène, qu’ils soient ado ou quadra, riches, pauvres, blancs, noirs, jaunes ou tout ce que vous voudrez, ils font leur coming out, sans complexes. A Hollywood on aime le geek depuis longtemps, c’est une figure récurrente du teen ou campus movie, parfois son héros. Il a connu sa première heure de gloire dans les années 1980, où d’Une créature de rêve à la très significative série des Revenge of the Nerds, le binoclard boutonno-matheux délesté de toute perspective de vie sentimentale et sexuelle était toujours préféré au capitaine de l’équipe de football, éternel abruti et violent avec un pois chiche à la place du cerveau. Chez nous le geek est un phénomène sociologique rigolo à classer, alors que pour Hollywood, ce n’est qu’un outsider de plus, moins un marginal qu’un crapaud promis à devenir un prince charmant gagnant sa part du royaume, autant dire le monde.
Apatow le réformiste
A l’époque des 80’s, le kid dopé à la pop culture demeure une figure en quête de normalité physique et sentimentale : c’est l’archétype du teen movie de cette génération, où les personnages en retrait gagnent le devant de la scène, mais en mutant : le laid cachait un beau. Les choses changent à la fin des années 90. Le romantisme du grunge est passé, la génération X révélée chez Gregg Arraki s’est tassée, et certains comme Kevin Smith et son cultissime Clerks ont montré une nouvelle voie. Une porte s’entrebâille, dans laquelle Judd Apatow, alors méconnu, s’engouffre avec son compère Paul Feig en lançant la série Freaks and Geeks - peu de temps avant le public découvrait, dans un genre cousin, That’s 70’s Show. Chef d’œuvre télévisuel, Freaks and Geeks pose non seulement les bases du système Apatow qu’on retrouvera plus tard dans ses films ou productions, mais redéfinit et approfondit la figure du geek. Oncle Judd et sa bande, en bons réformistes rohmériens, le transforment en personnage réaliste et émouvant sans le travestir, le regard est complice. La série, patron du bientôt mythique 40 ans, toujours puceau, embrasse ses personnages aux physiques parfois ingrats avec une affection et une compréhension sans limite. Pour Apatow il est temps de s’assumer tel qu’on est et surtout de remporter la princesse sans ressembler au prince charmant, tout en partant à la conquête d’un monde où trouver sa place. En France, pays de l’intégration forcée, une telle chose n’est même pas envisageable.
Geek romantique
De 40 ans, toujours puceau à En cloque, mode d'emploi en passant par Frangins malgré eux ou Sans Sarah, rien ne va, le geek est devenu le nouveau héros touchant et authentique d’une série de comédies romantiques au ton inédit. Beaucoup de récits d’apprentissage, de coming of age tel que le définissent les Américains, où des teenagers de tous âges (de 16 à 40 balais) renvoient au public une image fidèle et noble de ce qu’il est ou celui qu’il côtoie - dans un esprit de tradition où le couple et la famille sont l’objectif suprême. Grand artisan de la reconnaissance définitive de ces amoureux de pop culture dont il fait partie (lui et sa bande régnant désormais sur la comédie hollywoodienne), Apatow défriche ainsi le terrain. Le geek n’est plus un archétype ou une anomalie résumée à un comportement ou ses attributs physiques, mais l’acteur/auteur d’un patrimoine coexistant avec le reste du monde dans un grand élan démocratique, et une vraie star de cinéma. Les jolies filles autrefois réservées aux playboys rêvent de filer le parfait amour avec lui, quand ceux qui l’observent jouissent de lui ressembler. La brèche ouverte, d’autres s’y engouffrent, comme la sitcom déjà culte, The Big Bang Theory, avec ses héros très nerds, mais sans clichés, en dépit des apparences – ce que ces œuvres, et tant d’autres à Hollywood, n’ont cessé de renverser. Disons le nettement : entre la France et l’Amérique, une vision du monde nous sépare.
French cliché
Pour tout un public, pas qu’américain, la place du geek n’est plus à prouver : il fait partie du paysage, le consensus sur son statut étant avéré, c’est un héros comme un autre. On ne bâtit plus des scénarios sur sa capacité à rentrer dans le rang en s’adaptant à la norme, comme on ne s’amuse plus de ses différences, ou avec une empathie lucide vantant les mérites d’une cohabitation typiquement américaine. Demeure le risque de la complaisance, parfois avérée, mais qui vaudra toujours mieux que notre francophobie à l’égard de ce qui dépasse d’une norme aux règles floues mais résolument archaïque. Qu’on ne s’y trompe pas, si ici le geek ressemble tel que le présente Cyprien à une bête de foire, sorte de postface dégénérée de l’idiot du village (malgré l’absence de mépris ou la sympathie dont se vante Semoun), c’est d’abord un problème politique plus que culturel. Ou les deux, en plus d’un malentendu : chez Semoun on simule un phénomène, on caricature ; chez Apatow on devient ou l’on est ce personnage qui prend vie. Finalement le geek français est un peu l’avatar des minorités de tous bords qu’on force à faire rentrer dans les cases d’une réalité truquée. A l'innocent comique de composition à la Blake Edwards, Cyprien et ses clichés substituent une discrimination involontaire : on s’en tient aux apparences, au faciès. Soit le reliquat de l'un des symptômes du cinéma français : son incapacité à se situer dans une modernité dont il ne peut s'empêcher de définir grossièrement les mouvements qui y émergent parce qu'il ne les comprend pas.

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