A l’aube des années 1990, le cinéma porno a disparu des salles. Eparpillé entre les productions vidéo de plus en plus nombreuses et les émissions spécialisées des chaînes câblées, il s’est adapté aux nouveaux formats. Mais il lui reste à inventer le vocabulaire qui va avec : celui, dépouillé de toute fioriture, du gonzo.

En 1989, tandis que Andrew Blake donne avec Night Trips ses lettres de noblesse à l’art de la vidéo porno, John Stagliano publie le premier épisode des aventures de Buttman. Caméra au poing, il s’y filme en train de racoler des demoiselles affriolantes, de les ramener à son domicile, et, en leur compagnie, de batifoler sans façon dans son salon ou son bureau. Devant le succès du film, il tourne immédiatement une suite, puis une autre, jusqu’à constituer une véritable série. D’autres acteurs-réalisateurs (Joey Silvera, Jon Dough, Tom Byron), flairant le filon, se lancent à sa suite dans la production de petits films sans histoire, tournés à la vidéo, dans lesquels le caméraman lui-même participe à part entière à l’action : le gonzo est né. Au professionnalisme des pornographes de l’Age d’Or se trouve désormais substituée une vraie-fausse maladresse, censée donner aux films un côté documentaire augmentant encore l’ambiguïté propre au cinéma X. En France, le succès des films quasi amateurs de Laetitia (la série des Intimité violée par une femme) et des différentes séries de castings de Pierre Woodman confirme le succès mondial du genre.

Le fric, c’est chic

L’apparition et le développement du gonzo ne doit pas cacher les autres événements qui marquent la décennie. Au contraire de l’approche réaliste et souvent violente du genre gonzo, plusieurs réalisateurs se font connaître pour la sophistication et l’élégance de leurs productions. Outre Andrew Blake, c’est Michael Ninn, ancien réalisateur pour CNN, qui va incarner le porno chic de la seconde moitié des années 1990. En introduisant les effets spéciaux numériques dans le X, il va lui permettre de dédoubler son imaginaire en direction de la science-fiction la plus débridée. A partir de Sex (1994), son manifeste, sa patte va influencer les plus grands studios de l’époque, dont le suédois Private, alors en pleine ascension. A côté des films à petit budget, Private, Wicked, VCA ou Marc Dorcel vont de plus en plus investir dans des grandes sagas supposées servir de plaidoyers en faveur de la capacité des pornographes à tourner des « vrais » films. Operation Sex Siege, de Nic Cramer, un thriller façon Steven Seagal, sera longtemps le porno le plus cher de l’histoire, avec un budget de 15 millions de francs.

Go east !

Mais la grande nouveauté des années 1990, dans le cinéma porno, est l’ouverture à l’Est. Avec la chute du mur de Berlin, les pornographes ont très vite tourné leurs regards vers les anciens pays du bloc soviétique. Ils savaient pouvoir y trouver en grandes quantités des jeunes filles, souvent très belles, avides de profiter des bienfaits du capitalisme que les salaires locaux ne permettaient pas de payer – ainsi que des dérèglements d’un système devenu peu regardant. Dès 1993, les premières agences de casting porno s’ouvrent à Budapest, vite suivies par les producteurs et les réalisateurs (Rocco Siffredi, Christophe Clark ou Philippe Soine s’y installent) : en quelques années, la ville devient une des capitales mondiales du X. Du coup, on voit apparaître sur les écrans de nouvelles beautés, dont certaines font beaucoup parler d’elles : Anita Blond et Anita Dark, Anita Rinaldi et Erica Bella, Lea Martini et Tania Russof. Pour la plupart, toutefois, il ne s’agit que d’anonymes considérant le porno comme une occasion de se faire un peu d’argent de poche. Certains, comme la pornostar française Ovidie, s’en plaignent : ces nouvelles venues, disent-ils, salopent le travail.

Laurent De Sutter




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