En disant que le cinéma pornographique naît à San Francisco et au Danemark en 1969, on n’a encore rien dit. Avant de se manifester au grand jour, il a, lui aussi, connu une forme de clandestinité. Clandestinité dont les curieux, aujourd’hui encore, peuvent avoir une vague idée.

Le 28 décembre 1895, les Frères Lumières projettent pour la première fois, en public, les quelques films qu’ils ont réalisés à l’aide de l’appareil inventé par l’un d’entre eux : le cinématographe. Ils ignorent alors que leur invention, si elle servira à renouveler l’imaginaire romanesque de l’entièreté de l’humanité, lui servira aussi à réinventer ses propres fantasmes érotiques. Avec l’invention du cinéma, pour la première fois, les pornographes disposent d’un moyen de représenter les créations cochonnes avec le mouvement qui, dans la vie réelle, fait tout le sel de l’érotisme. Les premiers à s’en rendre compte seront les riches amateurs qui, avec l’aide de partenaires libertines ou de prostituées, feront tourner à leur usage personnel des bandes, forcément brèves et forcément muettes, qu’il leur arrivera de s’échanger en vue de constituer des collections. Certains d’entre eux, comme l’acteur Michel Simon ou le shah de Perse, accumuleront ainsi un matériau pornographique qui n’aura rien à envier à celui dont peuvent s’enorgueillir les grands collectionneurs de la fin du siècle que sont par exemple Elvis Costello ou Billy Idol.

Maison close-up

Mais c’est dans les maisons closes que le cinéma pornographique prend son premier envol. Pour faire patienter les messieurs jusqu’à ce que vienne leur tour, les plus sophistiquées d’entre elles auront l’idée de leur passer, dans une antichambre aménagée à cet effet, de brèves séquences réalisées, de préférence, avec des pensionnaires du lieu. Si les finances ou les compétences n’autorisent pas une telle fantaisie, les tenanciers de maison close (mais aussi les responsables de clubs de célibataires ou même les associations d’anciens élèves) peuvent à défaut faire appel aux professionnels du cinéma. A Buenos Aires, c’est dès 1904 que certains d’entre eux commencent à tourner, en 35 mm, des bandes mettant en scène, elles aussi, des prostituées, et dont la projection est facturée 500 dollars aux clients qui en font la demande. En France, le premier film de ce genre date de 1908 : il s’appelle L’écu d’or, et met en scène un mousquetaire affamé qu’une aubergiste dont la cuisine a été dépouillée choisit de nourrir à sa manière. Tous les deux, paraît-il, s’en portent fort bien. On n’en saura pas plus : ces films ont aujourd’hui tous disparus – ne restent que quelques témoignages.

Eloge de la légèreté

Avec l’invention de machines plus légères que la caméra 35mm, le cinéma pornographique va cesser d’être l’apanage des nababs et des maisons closes. Progressivement, le 16 puis le 8mm vont permettre une exploration de plus en plus aisée et de moins en moins coûteuse de la représentation du sexe au cinéma. Ils autoriseront de nombreux amateurs à réaliser leurs propres films dès la fin des années 1940. Mais c’est la diffusion dans les sex-shops, à partir du milieu des années 1960, de boucles visibles sur des visionneuses individuelles (les loops, longtemps spécialité des frères Mitchell), qui va constituer l’étape décisive. Profitant d’un assouplissement de la définition légale de l’obscénité, elles vont former le gros du premier véritable film pornographique de l’histoire : le montage de bandes muettes, de loops, et de scènes inédites, que Alex de Renzy projettera, en 1969, dans sa salle de cinéma de San Francisco. Le climat est à la libération sexuelle, la censure a mauvaise presse, et tout le monde va voir cette History of the Blue Movie, tandis que, de l’autre côté de l’Atlantique, les européens se ruent en masse à l’exposition Sex 69 qui se déroule à Copenhague.

Laurent De Sutter




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