Au Théâtre du Vieux-Colombier jusqu'au 15 mars 2009
A contre-pied des productions habituelles qui tendent à magnifier la candeur des personnages de Marivaux, Muriel Mayette présente au Vieux Colombier une Dispute qui met l'accent sur la perversité de cette pièce, dans laquelle des amants désabusés mènent une expérience cruelle sur des êtres humains pour leur seul plaisir...
Un prologue appuyé
Depuis la mise en scène mythique de Patrice Chéreau en 1973 jusque dans les innombrables productions visibles à tout moment, un peu partout en France, l'attention se porte sur l'ouverture aux sens et aux émotions de ces enfants sauvages de bonne famille, et sur leur touchante naïveté. Muriel Mayette, administratrice de la Comédie-Française, fait au Théâtre du Vieux-Colombier une lecture un peu différente de cette Dispute. Pour commencer, elle insiste sur le prologue, jusqu'à lui ajouter des scènes tirées d'autres œuvres de Marivaux. Elle n'hésite pas à s'attarder sur les joutes verbales entre deux amants qui, à défaut de pouvoir le ressentir, débattent de la réalité du sentiment amoureux. Les contours de la fable sont clairement posés : la fameuse "expérience" à laquelle nous allons assister n'a rien de léger. Elle est l'œuvre de deux personnes aux rires inquiétants, incapables d'amour.
Expérience diabolique
La superbe rotonde couverte de boiseries où se disputaient les deux amants se transforme alors en cabane perdue au milieu des bois, le magnifique lustre qui éclairait la scène s'envole et le bassin central fait désormais office de ruisseau. Les amants diaboliques vont maintenant observer l'humanité de haut. Un passage s'ouvre et se referme aussitôt derrière Eglé. Toute de blanc vêtue, petite souris qu'on a changé de cage, la jeune fille a peur. Ses mouvements saccadés ont tout d'un trouble du comportement. Plutôt que d'évoquer la belle naïveté, Eglé suscite la pitié. Quant à Carise, elle n'est pas conforme à l'image traditionnelle de la nourrice gironde qui l'accompagne. Interprétée par un Bakary Sangaré gigantesque et qui ne cherche pas à tronquer sa grosse voix d'homme, le personnage tient plus du gardien de prison que de la confidente. Elle n'hésite d'ailleurs pas à frapper de son torchon la jeune Eglé submergée par ses sentiments, ni à offrir outrageusement sa poitrine au jeune Azor rougissant.
Vanité des vanités...
Bien sûr, les dialogues de Marivaux restent parfaitement délicieux, d'autant qu'ils sont portés ici à tout moment à leur paroxysme par des comédiens qui poussent la candeur de leur personnage jusqu'au retard mental. C'est mot à mot que les relations entre les êtres se tissent. Les mini-tragédies qui se trament ne sont glorieuses pour personne : c'est l'être humain dans toute sa mesquinerie qui est disséqué. Vanité, vanité, ce qu'on nomme amour est parfaitement vain. Quand lors leur première rencontre Azor et Eglé se juraient un amour éternel, ils s'ennuient ensemble dès la deuxième rencontre. Une tristesse immense se dégage de cette scène pleine de silences où Eglé - la pétillante Anne Kessler, n'a d'yeux que pour son miroir tandis qu'Azor - le doux Benjamin Jungers - en est réduit à embrasser le portrait de sa "femme", alors que celle-ci se trouve tout à côté de lui. L'amour virtuel n'est pas une invention du monde moderne...
De la même façon que la jeune metteur en scène polonaise Maja Kleczewska, battait si brillamment en brèche la tradition de la comédie amoureuse en présentant récemment un Songe d'une nuit d'été totalement désenchanté à la MC93 de Bobigny, Muriel Mayette insiste sur le désir d'amour, source d'angoisse et de fantasmes malsains. Les comédies légères s'assombrissent. L'heure n'est plus au batifolage.

Illustrations © Brigitte Enguerand
Sur le web : le site du Vieux-Colombier
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