Témoignage
Alors que la Guadeloupe s'enfonce dans une crise inextricable, Flu publie le journal de bord d'une enseignante en poste à Point-à-Pitre qui revient sur quinze jours de conflits qui commencent à faire trembler la métropole.
Lundi 26 janvier
Tout est complètement bloqué sur l’île. Durant le week-end, des voitures, des poubelles, des encombrants ont brûlé dans toutes les agglomérations.
Je ne me pose plus la question de l’école car il faut économiser l’essence. Je retrouve mes copines sur la plage, et on décide de s’organiser car les magasins sont fermés depuis une semaine, et les frigos et congélateurs se vident. Un peu comme avant un départ en vacances, sauf qu’on reste tous là, à attendre… Une des amies garde les enfants, et on part à trois dans ma voiture (il me reste un peu de gazole), pour acheter des légumes directement chez les producteurs. On a entendu à la radio que les maraîchers liquidaient leurs stocks directement dans les champs, car ils sont dans l’incapacité de les vendre aux grandes enseignes. Une cagette de tomates par ci, quelques melons par là, encore une dizaine de kilos de courgettes. Tout le monde y gagne. Ça donne envie de penser une réorganisation de la consommation. On partage les légumes entre les familles du quartier.
Grande nouvelle : ce soir, les négociations entre le préfet, les élus locaux, les socioprofessionnels et le collectif commencent. Ces tractations sont filmées, et toute la Guadeloupe se retrouve devant sa télé dès 16 heures. On n’a pas grand-chose à faire d’autre, à vrai dire. Elie Domota, leader UGTG (Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe) et LKP (Lyannaj' kont' pwofitasyon, collectif contre l'exploitation) me bluffe, il explicite ses revendications sociales avec intelligence, le préfet est sur la sellette, on dirait des Etats Généraux, et on se demande qui aura la tête coupée à la fin des échanges. Spectacle inédit !
Fermeture ou lynchage
Jeudi 29 janvier
L’île est littéralement morte, car la Guadeloupe a rejoint le mouvement général de la France métropolitaine. Mon mari, qui jusque-là avait mis toute son énergie à maintenir une activité sur les chantiers qu’il dirige, a dû pour la première fois tout fermer, car les gens du LKP sont passés de bonne heure, menaçant de "lynchages" les dirigeants qui oseraient ouvrir. Un de mes amis a dû fermer son resto, la pression étant trop forte. Il a eu peur que quelqu’un mette le feu à son établissement.
Vendredi 30 janvier
Les amis, la famille, téléphonent sans cesse depuis ce matin. Apparemment, les médias relaient enfin l’information en métropole. Les rumeurs sont nombreuses : il y aurait de nouveau des œufs à 8 à huit, les stations rouvriraient lundi prochain, les négociations ne reprendraient pas avant le 5 février, des bateaux arriveraient de la Dominique, chargés de bidons de gazole, vendu 4 euros le litre la nuit, à Jarry ; la route de Sainte-Anne serait bloquée, des charters de militaires débarqueraient sur l’île…
Samedi 31 janvier
Ce matin, je me suis rendue à la plage avec les enfants, enfin, j’ai essayé ; car dans le bourg, des centaines de voitures attendaient d’être réapprovisionnées. La station-service, située 2 kilomètres plus loin, a été réquisitionnée pour les véhicules prioritaires, et comme tous les jours, c’est la cohue ! Je me suis garée très en amont des embouteillages, et j’ai marché à travers les voitures dont les conducteurs sont de plus en plus exaspérés. Le petit "lolo" du centre a été obligé de fermer après avoir levé son rideau car les clients commençaient à se disputer pour quelques produits frais. Comme par réaction, mon mari s’est mis au défi de maintenir une soirée "raclette" prévue de longue date avec des voisins ; je ne sais pas comment il y est parvenu, mais il a fini par trouver fromage et charcuterie.
Plus personne ne sait comment ça va évoluer. Le préfet a quitté la table des négociations, ajoutant à la crispation. L’appréhension me gagne, car je ne sais pas ce que l’Etat attend pour écouter les revendications du peuple, et je me demande ce que l’UGTG gagne à flatter les plus bas sentiments humains : la colère, le racisme…
Jego est arrivé
Dimanche 1er février
13ème jour de grève générale. Yves Jego est arrivé dans la nuit. Plus grand monde ne peut rouler. Je n’entends rien d’autre que les oiseaux et la clim de la chambre des enfants. Le soir, intervention spéciale de Jego, qui s’installe ici, qui va consulter, qui dit comprendre… L’espoir renaît.
Les dîners aux chandelles
Jeudi 5 février
Jego a négocié avec les stations. Certaines ont réouvert. Ca roule de nouveau, il semble que les pourparlers se passent bien. Effectivement, on dirait que la vie économique essaie de repartir, mais le collectif maintient la pression sur les administrations, les écoles, les supermarchés, et maintenant le port, tout ça reste fermé ! Nous avons des coupures d’électricité toute la semaine et redécouvrons les joies des dîners aux chandelles.
Vendredi 6 février
On regarde le reportage sur Canal+ "Les derniers maîtres de la Martinique", qui est édifiant. Mais on a peur que ce genre de programme ne soit là que pour jeter de l’huile sur le feu.
Samedi 7 février
Après 20 heures de négociations, Jego part subitement pour la métropole. On n’y croit pas. Aux infos, nous regardons interloqués les réactions du collectif, de tous les politiques locaux, qui, très vexés, appellent à tout paralyser de plus belle.
Lundi 09 février
Effectivement, tout est mort, l’appel a été suivi. Toute la confiance que Jego avait acquise est perdue. Les syndicats sont plus que jamais déterminés. Une nouvelle manifestation de 50.000 personnes, (pour 400.000 habitants) se déroule à Pointe-à-Pitre.
A notre niveau, nous oscillons entre découragement et angoisse, car nous avons peur qu’une étincelle quelconque ne vienne mettre le feu aux poudres.
On évite de sortir
Mardi 10 février
3 semaines que ça dure… Et Fillon rejette toute aide de l’Etat concernant la principale revendication du collectif. Aïe ! Mon mari est de plus en plus pessimiste quant à l’issue rapide de la crise. Certaines voix commencent à se faire entendre pour sauvegarder l’éducation des enfants, mais je n’y crois plus depuis longtemps, (et je me suis d’ailleurs organisée depuis 2 semaines avec une amie institutrice pour donner les cours à la maison). Jego revient ce soir, mais pour dire quoi ???
On attend, on évite de trop sortir, on ne prévoit plus rien…