William Burroughs est mort il y a douze ans maintenant. Mais la mort n’est pas grand-chose pour un tel homme. A l’occasion de la réédition chez Christian Bourgois des deux premiers volets de sa dernière trilogie (Les Cités de la nuit écarlate, Parages des voies mortes), nous avons fait tourner la planche Ouija et obtenu la première interview post-mortem du grand écrivain, qui nous parle magie, littérature et politique...

Une bonne moitié de cette interview a été réalisée en décembre 2008 dans une maison hantée de Baltimore. Les réponses ont été obtenues par le déplacement d’un gobelet retourné sur une planche marquée des 26 lettres de l’alphabet. Un peu plus tard, et pour lui faire préciser certains points, nous avons proposé à William Burroughs de s’exprimer directement sur une cassette audio, selon la vieille technique de Raudive. Nous avons laissé tourner la bande pendant 5 heures, une nuit durant, puis rejoué celle-ci à l’envers et en amplifiant le son selon des procédés modernes, afin de retranscrire les paroles de l’écrivain au plus près. Oui, il y a une vie après la mort. On peut y lire des livres, fumer des cigarettes et continuer à réfléchir. Burroughs témoigne.

Merci d’avoir accepté le principe de cette interview. J’ai cru comprendre que vous n’aimiez pas beaucoup ça ?
William Burroughs : Il y a quelque chose de fondamentalement faux dans le concept d’interview. Quelqu’un vous colle un micro dans la figure et vous demande : « M. Burroughs, voudriez-vous avoir l’amabilité de nous parler de notre intérêt pour les pratiques occultes ? Diriez-vous que vous croyez dans ce genre de pratique ? » Même une « question à micro en pleine figure » intelligente tend à provoquer une réticente « réponse à micro en pleine figure. »

Il y a tout de même quelque chose de magique à vous retrouver après toutes ces années et surtout après ce qui vous est arrivé.
Etant donné que le mot « magie » tend à être mal compris, je voudrais expliquer exactement ce que j’entends par magie et l’interprétation magique de la prétendue réalité. La magie présuppose au départ l’affirmation d’une volonté comme moteur premier de cet univers – à savoir la conviction profonde que rien ne se produit à moins que quelqu’un ou quelque être ne veuille que cela se produise. Pour cela, cela a toujours paru comme allant de soi. Une chaise ne bouge que si on la fait bouger. De même votre corps physique, qui se compose en gros des mêmes éléments, ne bouge que si vous voulez qu’il bouge. Traverser la pièce est une opération magique. Du point de vue de la magie, aucune mort, aucune maladie, aucun malheur, accident ou guerre ou révolte n’est accidentelle. Il n’y a pas d’accidents dans le monde de la magie. Et la volonté est un autre terme pour désigner l’énergie animée.

Nous avons assez peu de temps. Comment voyez-vous les choses d’où où vous êtes ? Est-ce que nous avons progressé ?
Aujourd’hui aucun super-génie n’a obtenu le statut, n’est parvenu à obtenir ce qu’on pourrait appeler l’intelligence normale en termes de fonctionnement potentiel de l’artefact humain. Nous voyons maintenant les chevaliers en train de s’éliminer les uns les autres. La famine est après tout un très vieux chapeau et très lent mais le chef de la division de la Mort a des idées explicites… (…) Le chef tourne un bouton et on peut donc le voir aussi se référer à ce qu’on pourrait appeler la famine spirituelle. Ne vous sous-estimez pas messieurs… La respiration vous ennuie-t-elle ? Est-ce qu’une famine aérienne vous amuse ? Je ne pense pas vraiment… Mais bien sûr nous parlons de la guerre mon cher hors de cette horrible chose nucléaire si mauvaise pour notre image mon cher donc c’est la Peste et la Mort s’unissant à la famine et à la guerre qui passent.

Vous en voulez aux savants, aux experts pour cette faillite ?
De trop nombreux savants semblent ignorer les concepts spirituels les plus rudimentaires. Et ils ont tendance à être soupçonneux, hérissés, du genre paranoïaque avec des égos énormes qu’ils baladent comme des victimes de l’éléphantiasis avec ses testicules distendus dans une brouette terrifiés sans aucun doute pour un étudiant clone embusqué et ingrat qui s’infiltrera dans leur propre cerveau pour y voler son travail génial. La déloyauté de cela lui fait monter les larmes aux yeux alors qu’il regarde fixement avec à travers ses binocles. Ils sont en train de lire un livre.

Et vous, pendant ce temps, vous lisez aussi ? Vous écrivez ?
Je n’ai pas connu un écrivain qui ne soit en même temps un lecteur avide. Je crois que c’est TS Eliot qui a dit que si un écrivain a un style littéraire prétentieux c’est en général parce qu’il n’a pas lu assez de livres. Une bonne connaissance de ce qui a été fait dans le domaine de l’écriture est, à mon avis, essentielle – tout comme un médecin ou un avocat doit être versé dans la littérature concernant sa discipline. Un écrivain professionnel n’a pas, en règle générale, beaucoup de temps pour lire, donc il est bon de faire ses lectures pendant sa jeunesse. Je m’occupe disons et je regarde les choses comme elles sont.

Et que faîtes-vous d'autres de vos journées ?
Je refuse de répondre. Ces sujets sont secrets.

Comment voyez-vous l’avenir des Etats-Unis, avec Obama à sa tête ?
Je ne pense pas que l’on puisse m’accuser d’un idéalisme larmoyant quand je laisse entendre que tuer quelqu’un ne calme pas forcément une situation donnée.

Vous voulez dire que…. ?
Tout coup est bon, et si nous nous mettons à encourager ou à trouver des excuses pour les assassinats dans les autres pays, nous pouvons nous attendre à voir le nombre d’assassinats croître en Amérique et dans les pays alliés, le tout grimpant rapidement vers une guerre à gâchette ouverte. On ne peut pas se permettre de flinguer tous ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique américaine et qui pourraient disposer d’armes nucléaires sans être progressivement et plus que vraisemblablement amené à faire usage de ces mêmes armes, car y a-t-il meilleur motif pour déclarer la guerre que l’assassinat d’un de nos dirigeants par une puissance étrangère hostile ? Un assassinat ne risque-t-il pas de mettre le feu aux poudres ?

Que pensez-vous de l’évolution des mœurs ? Du rapport entre les sexes ?
La révolution sexuelle passe désormais par l’électronique. Des expériences récentes sur la stimulation cérébrale électrique indiquent que l’excitation sexuelle et que l’orgasme peuvent être produits par un choix presse-bouton, dépendant de celui qui appuie sur les boutons. Aucune de ces bribes de technologie ne sont inscrites dans le futur ; la connaissance, et la majeure partie de la quincaillerie, existent aujourd’hui. En terme de sexualité humaine, qu’est-ce que ça pourrait signifier ? Apparemment, il n’y a pas de limites.

Vous êtes plus optimiste alors ?
Considérant les étapes de l’évolution, on a l’impression que la créature est piégée en les franchissant. Voici un poisson qui survit à la sécheresse parce qu’il a développé des pieds ou des poumons rudimentaires. Pour autant que le poisson est concerné, ce sont simplement-là les moyens de sortir d’un point pour en gagner un autre. Mais une fois qu’il a abandonné ses ouïes, il est doté de poumons à partir de ce moment. Donc le poisson a involontairement évolué. A la recherche de l’eau, il a trouvé l’air. Peut-être qu’une autre étape pour la race humaine sera franchie de la même façon. L’astronaute ne recherche pas l’espace ; il ne cherche plus de temps – c’est-à-dire de faire s’égaler l’espace et le temps. Le programme spécial est simplement une tentative pour transporter ailleurs notre insoluble impasse temporelle. Pourtant, comme le poisson, nous pouvons trouver l’espace et puis découvrir qu’il n’y a pas moyen de revenir en arrière. Une telle étape dans l’évolution implique des changements qui sont littéralement inconcevables de notre actuel point de vue. Est-ce que la séparation des sexes est un expédient arbitraire pour perpétuer un arrangement impraticable ? Est-ce que la prochaine étape implique que les sexes fusionnent en un organisme unique ? Et quelle serait la nature de cet organisme. Comme le dit toujours Korzybski : « je ne sais pas. On verra bien. » Serait-ce trop demander à cette espèce de poissons mis sur le sable – la race humaine – de considérer l’impensable pour le bien de l’évolution ? Voilà ce à quoi je pense d’où je suis.

Merci infiniment, monsieur Burroughs.

Note : Je suis obligé de vendre la mèche. Les réponses de William Burroughs sont extraites de ses Essais rassemblés pour la première fois en un volume en traduction française (Christian Bourgois), il ne faut pas s’en priver.

Viennent également de paraître chez Christian Bourgois :
Williams Burroughs, Les Cités de la nuit écarlate et Parages des voies mortes


Illustrations :
1. Portraits de William Burroughs. Vue de l'exposition "Annie Leibovitz: A Photographers's Life, 1990-2005" présentée en octobre 2006 au Brooklyn Museum. © MARY ALTAFFER/AP/SIPA
2. William Burroughs, DR.
3. T.S. Eliot, The Complete poems and plays, DR.
4. William Burroughs par Blum Jon © BLUM JON/SIPA

Benjamin Berton



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Sur le web :
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