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Un groupe cinématographique ?
Malgré des ventes finalement minimes au regard de son influence, Joy Division fascine, depuis toujours. Le groupe mancunien n’a sorti que deux albums au début des 80’s, et le cinéma lui a déjà rendu hommage au triple : 24 Hour Party People, Control et le documentaire Joy Division. Pourquoi tant d’amour ?
D’abord un constat cynique : un chanteur suicidé vend souvent mieux qu’un chanteur vivant. En se passant une corde au coup le 18 mai 1980 au matin, Ian Curtis, 23 ans à l’époque, s’est instantanément propulsé dans la catégorie lucrative des "héros suicidés du rock" - une caste assez encombrée. Mais est-ce suffisant pour faire de soi un héros de cinéma ? L’histoire montre que non, pas vraiment. Si Nirvana a eu son lot d’hommages sur grand écran après la mort de son leader mi-Christ mi-clochard (Kurt et Courtney, Last Days, About a Son), on ne peut pas en dire autant de Joe Meek, Phil Ochs, Nick Drake, ou même Elliott Smith, qui malgré leurs génies respectifs, n’ont encore jamais inspiré le septième art. Un problème de "cinégénie", sans doute, mais surtout de popularité : contrairement aux artistes précités, Nirvana vendait des millions d’albums !
Joy Division, non. A son meilleur, Unknown Pleasures s’est hissé au 72ème rang des charts anglais, en 1980, et Closer à la 6ème place en 1981, alors que le fantôme de Curtis trônait depuis des semaines à la Une du NME. Dans ces conditions, pourquoi faire trois films sur un groupe méconnu (du sacro-saint "grand public ") qui, avec ses deux albums réunis, n’a pas écoulé le quart de la moitié d’un Nevermind ? Explication en trois leçons.
Le groupe phare d'une époque
Première réponse avec 24 Hour Party People, de Michael Winterbottom : Joy Division, c’est d’abord une époque (le passage aux synthétiques eighties), un mouvement artistique (le post-punk) et une ville – Manchester, future "Madchester". Le groupe avait un son et une attitude uniques, certes, mais faisait aussi partie d’un tout cohérent (les Happy Mondays, la dance culture et la Hacienda suivront), chapeauté par le label Factory de Tony Wilson. C’est cela que Winterbottom traduit dans son brillant docu-fiction, en donnant d’ailleurs au manager Wilson (magnifique Steve Coogan) le rôle principal. "Quand on a le choix entre la vérité et la légende, imprimons la légende", se plaisait-il à répéter, lucide et narquois. Le film suit l’adage à la lettre, multipliant les scènes d’anthologie sans verser dans l’hagiographie pour autant, comme en témoigne cette hilarante scène d’enregistrement avec l’impayable Martin Hannett.
Extrait de 24 Hour Party People (scène d'enregistrement avec Martin Hannett)
Un chanteur fascinant (et suicidé)
Deuxième réponse avec Control, d’Anton Corbijn : Joy Division, c’est aussi un personnage mystérieux et charismatique, Ian Curtis. Le photographe Corbijn, qui a bien connu le chanteur, s’est attelé à ce biopic en forme de classieux portrait-hommage. L’aspect intime prime dans ce film, adapté des mémoires de la veuve de Ian Curtis, Deborah : le point de vue s’inscrit du côté des sentiments, du vécu personnel. Control montre le malaise en noir et blanc d’un jeune homme sensible et atteint de bipolarité, déchiré entre deux femmes et secoué par les spasmes épileptiques. Un mec normal qui souffre, en somme. En ce sens, Corbijn démythifie Joy Division : si Ian Curtis écrivait des textes si torturés, c’est d’abord parce qu’il en avait besoin, c’était une question de survie ! La musique de Joy Division est ici élément du décor, atmosphère, voire même conséquence de la vie sentimentale et mentale de Curtis plutôt que force motrice du récit. Une catharsis pour Ian Curtis, mais pas pour Deborah, progressivement écartée de son mari, à l’image de cette cruelle séquence de concert :
Un son unique
Enfin, troisième réponse avec Joy Division de Grant Lee : Joy Division, c’est surtout de la musique. Et de la grande ! L’essentiel est dit dans cet élégant documentaire, essentiel à tout fan de rock. Les ex-membres du groupe, désormais réunis sous la bannière New Order, se souviennent sur fond noir, parlent de Ian Curtis, de leur surprise (et de leur incompréhension !) devant la noirceur de ses textes, de l’étonnante alchimie qui a fait leur son, si nouveau à l’époque. Un son né d’une erreur de réglage, avec une basse réglée trop en avant. Les anecdotes sur la genèse du groupe et l’esthétique Factory, multiples et souvent passionnantes, dessinent un portrait riche, éclaté et très émouvant de Joy Division, alors que les images de Grant Lee auscultent une Manchester sombre et kafkaïenne. Le film permet aussi de (re)voir les images de Ian Curtis sur scène, effectuant son obsédantes danse de Saint Guy. La force de fascination reste intacte :
Voilà trois films qui se complètent, faits par des passionnés sans doute nostalgiques d’une époque. Trois voix éloignées du show biz qui rappellent l’importance d’un groupe radical à l’aura exceptionnelle, dégageant une atmosphère lugubre, obsédante, et à jamais mystérieuse : un groupe très "cinématographique", finalement.
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