Chronhique du festival Frictions 2003. A Dijon du 26 mai au 5 juin 2003
Il ne s'agit pas vraiment d'une conférence, ni d'un colloque, ni de rien de bien identifiable. Le terme de rencontre serait plus approprié.
Tout part en fait d'une correspondance écrite entre les deux metteurs en scène qui s'interrogent sur leur métier et sur la manière dont est reçu leur travail, l'un d'eux explorant la voie de l'extrême formalisme, à la limite de l'hermétisme tandis que l'autre, agitateur du fond, a pris l'habitude de proposer un théâtre moins radical dans sa forme.
Les craintes de Cantarella quant à sa reconduction à la tête du CDN de Dijon peuvent-elles être à l'origine de ces réflexions ? Si c'est le cas, c'est assez bien dissimulé dans le sens où jamais il ne sera fait allusion à son travail de manière précise, ou alors pour affirmer avec force ses choix artistiques. De plus, on imagine mal, au vue de la politique pédagogique développée ici, en partenariat avec Philippe Minyana, qu'il y ait encore quelque chose à justifier. Tout ça se joue dans une cour qui ne parle pas forcément le langage de l'art alors on laissera sans regret ces réflexions de côté...
Et pourtant, dès le début du dialogue, c'est bien de justification dont on parle, mais une justification globale de cette « tendance » formaliste embrassée par une partie des metteurs en scène actuels qui, pour reprendre l'expression employée par Robert Cantarella, travaillent sur « l'écart » entre œuvre et public. Benoît Lambert ira jusqu'à insérer cette notion d'écart dans une définition de l'œuvre d'art.
« Sans cet écart, dit-il, il n'y a pas d'œuvre, dans le sens où l'œuvre se doit d'être une manière de résister aux formes communes de représentation. » En disant ceci, il pense évidemment (on lui fait confiance) à Aristote et sa définition du lieu commun (topos), soit tout propos énoncé par la communauté sans avoir besoin d'être mis à l'épreuve. Mais là où Aristote en fait l'une des composantes du dialogue et de l'échange, Benoît Lambert le traite de manière presque péjorative dans un mouvement paradoxal, identique à celui que nous avions ressenti en assistant à La Maison du peuple de Michel Cerda.
Et voilà pourquoi il s'agit de justification, car le cœur du sujet, le même depuis la fin des années 70, reste celui-ci : pourquoi utiliser des financements publiques pour des créations que le « grand » public ne comprend pas, desquelles il se sent absolument étranger, voire pire, exclu, intellectuellement parlant bien sûr, puisque si on prend l'exemple de Frictions, il est évident que ça n'est pas le prix des spectacles qui pourrait être un frein au public.
Benoît Lambert toujours, moins concerné par cette remarque, peut se permettre de persister dans son apologie du renouvellement des formes en précisant que le lieu commun admis aujourd'hui n'est pas un problème immémorial mais au contraire contextuel, lié à l'ère du « tout numérique » associée à l'effondrement des utopies autorisant le règne sans partage d'un libéralisme (et surtout d'un modèle capitaliste) généralisé, deux facteurs qui selon lui entretiennent nos sociétés occidentales dans l'idée qu'une civilisation est arrivée à son stade terminal à partir duquel elle ne possède plus d'autre horizon que sa propre reproduction à l'infini. Cette idée, le travail formaliste extrême entend la combattre en mettant en lumière des bifurcations.
De son côté, Cantarella met en garde contre ce principe d'adhésion, et de communauté (au sens aristotélicien du terme donc) qui selon lui, filant la métaphore, est un principe « collant » alors que l'important serait plutôt de travailler sur des principes « détachants ».
Mais malgré ces amusants jeux de mots, à nouveau se pose le problème de la réception et de ce fameux écart, intellectuel et social. Est-il possible de présenter des spectacles d'avant-garde à un public qui premièrement ne possède pas les clés pour les comprendre (soit par désintérêt, soit par aliénation, n'ayons pas peur des mots) et deuxièmement les finance en grande part ?
C'est par une autre pirouette sémantique que ce paradoxe se trouve résolu dans la suite de la conférence avec la notion de prise, s'opposant au lâcher prise d'un public lors de la réception du message théâtral (ou autre d'ailleurs). Pour ne pas « fermer » une œuvre, il conviendrait donc au metteur en scène de ménager des prises.
Certes, tout ça est bien beau mais pas très précis, ce qui nous conforte dans l'idée qu'il ne s'agissait pas là d'une rencontre destinée à l'apprentissage du métier de metteur en scène mais bien de l'ouverture d'un dialogue avec le public, l'une de ces prises en fait, dont on nous précise qu'il ne s'agit pas d'un terme extrait du champ lexical de l'escalade mais de celui de l'électricité.
Et on peut donc en arriver au titre de la rencontre, à ce mystérieux « Faire avec » qui a réuni dans la petite salle de la Maison Rhénanie-Palatinat près d'une centaine de curieux. Ainsi la question revient à ce que nous avons déjà évoqué au sujet du travail de Christian Duchange et au fait qu'il faut renverser la problématique et ne plus faire pour le public, mais faire avec lui.
A ce sujet, et comme Vilar avant lui, Christian Duchange (présent dans la salle) affirme, en s'excusant auprès de l'Education Nationale, que s'il travaille en école, ça n'est pas pour elle, mais bien avec elle, balançant à la trappe le paternalisme malrasien une bonne fois pour toute et ouvrant enfin ce débat à des perspectives bien plus lumineuses.
On peut donc enchaîner et, conservant cette idée de prise, chacun s'accorde à dire que ce « dedans », en apparence imperméable, inaccessible, il devient impératif de le brancher sur le « dehors », afin que le théâtre réaffirme sa place non pas de lieu du commun, mais de lieu du réel, à un moment où des systèmes de représentation désincarnés sont précisément en train de s'approprier ce terme de la manière la plus vulgaire qui soit.
Entrer dans les écoles, dans les usines, investir les rues, les quartiers et travailler avec, voici donc le message, certes pas révolutionnaire, que les deux metteurs en scène voulaient faire passer.
Et pour conclure, avant que le micro ne passe dans la salle pour recueillir les questions ou remarques des spectateurs présents, Benoît Lambert nous laisse sur cette phrase pleine d'espoir, bien que peu surprenante venant de lui :
« Ce qu'il est important de dire avant de terminer, c'est que dès maintenant, de manière urgente, il va falloir que nous nous mettions à faire de la politique. »
Au fond de la salle, une voix anonyme s'élève : « Et ben c'est pas trop tôt ! »
Festival Frictions 2003
TDB-CDN Dijon
Du 26 mai au 5 juin 2003
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