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L'Association fête cette année ses dix-huit ans. Officiellement, l'âge auquel on est censé commencer à être utile. Mais si l'éditeur a assurément joué un rôle essentiel dans l'avènement de la bédé indépendante, il n'a plus aujourd'hui le même poids qu'avant sur la scène des alternatifs. Désormais, les gros éditeurs proposent en gros tirages ce qui autrefois se vendait quasiment sous le manteau. On est alors en droit de poser la question qui fâche : en 2009, L'Association sert-elle encore à quelque chose ?
L'Asso au berceau
L'enfance de l'Asso aura été merveilleuse, pleine d'albums novateurs qui donnaient un gros coup de pieds dans la fourmilière éditoriale de la bédé. C'est presque difficile de s'en rappeler mais la publication de la moindre bédé autobiographique en noir et blanc était une prise de risque au début des années 1990, quand le carcan des quarante huit pages en couleur entre deux tranches de carton était plus asphyxiant que jamais. Aujourd'hui, le petit mais épais format noir et blanc de l'Association est presque devenue une nouvelle norme et on ne vous regarde plus de travers si vous voulez publier un album carré de deux cent pages, qui ne s'inscrit pas dans une série et qui ne contient ni humour avec des français à gros nez ni heroic-fantasy avec des elfes à gros seins.
Quand les gros éditeurs s'emparent de la "petite" bédé"
Tout le problème pour l'Association est là : son modèle est devenu économiquement viable et les gros éditeurs traditionnels s'en sont emparés. Dargaud à crée la collection "Poisson Pilote" pour Joann Sfar et Lewis Trondheim, expatriés de L'Asso et bien contents de découvrir le pays des grosses diffusions et des gros chèques. Casterman à lancé la collection "Ecritures" en la calquant sur le modèle de L'Asso. Trondheim s'est même vu confier la direction de la collection "Shampooing" chez Delcourt, dans laquelle il peut faire découvrir de jeunes auteurs raisonnablement "alternatifs". Le Seuil, Hachette, Actes Sud et d’autres éditeurs de "livres sans images" se sont lancés dans la bédé en découvrant qu'on avait aujourd'hui le droit d'y faire un travail d'auteur, et avec Delcourt, ils prennent désormais en charge l'importation de tout un tas de talents internationaux qui dans les années 1990 n'auraient intéressés que L'Association (Chris Ware, Dave Cooper, Les frères Hernandez, Paul Karasik...).
JC Menu garde ses plates-bandes
A partir de 2005, les auteurs-fondateurs de L'Asso partent donc tous un à un, la plupart vers des espaces plus imposants et plus rentables : David B., Lewis Trondheim en 2006, Killofer et Stanislas. Des sept fondateurs, il n'en reste que deux aujourd'hui : JC Menu et Matt Konture, qui reste plus underground que l'underground.
Menu, qui a toujours gardé un l'état d'esprit punk transparaissant dans ses "comix" autobiographiques, aurait en effet bien du mal à accepter une publication chez Média Participations (aka Dargaud et Dupuis). En 2005, il publie Plates-Bandes, un essai féroce sur la situation du monde de l'édition bédé, dans lequel il n'hésite pas à s'en prendre nommément à des éditeurs, des journalistes et des auteurs. Certains l'ont lu comme la crise d'hystérie d'un type jaloux des éditeurs venus empiéter sur son territoire, d'autres comme un appel à reprendre les armes et le maquis, à ne pas se laisser assimiler. Plates-Bandes apparait en fait très clairement comme une condamnation de la démarche suivie par la plupart des membres fondateurs.
L'Asso et le fabuleux destin de la contre-culture
Finalement, ce n'est peut-être rien d'autre que l'histoire classique de toute contre culture qui se déroulait sous les yeux de Menu. Une histoire écrite avant même la sortie du premier numéro de Lapin : L'Asso a pris un bout de culture populaire, l'a emmené vers des zones qu'on préjugeait impopulaires et quelques années plus tard, quand les lecteurs l'ont rejoint en grand nombre, les requins ont débarqué aussi. Et la "récupération" ne se passe même pas trop mal : Trondheim, David B., Killoffer et les autres font aujourd'hui pour les gros éditeurs pratiquement ce qu'ils veulent. Qu'on publie en chemin de mauvais livres, des pâles imitations, c'est presque inévitable.
Comment piloter un bateau vide ?
Alors comment faire marcher L'Association quand de plus grosses structures peuvent mieux diffuser et mieux payer de jeunes auteurs sans les obliger à abandonner toute ambition artistique ?
Dans un premier temps le choix de Menu était de se recentrer sur des travaux véritablement expérimentaux, moins romanesques que ceux de Sfar ou David B. : Jochen Gerner ou Vincent Vanoli, la revue L'Eprouvette, l'OuBaPo (ouvroir de bandes dessinées potentielles)... Tout ce qui n'a qu'un potentiel commercial limité et que les autres ne publieront pas. En partant en 2006, Joann Sfar a d'ailleurs déclaré ne plus trouver sa place dans ce qu'il qualifiait de "vague nihiliste".
Cependant, Menu ne veut pas que l'Asso se retrouve réduite au rôle de tremplin pour jeunes auteurs. C'est un point de vue tout à fait défendable mais qui malheureusement se traduit dans les faits par un sérieux manque de sang neuf dans la ligne éditoriale. Florent Ruppert et Jérôme Mulot semblent être les seules nouvelles signatures qui marquent.
La revue LAPIN, quant à elle, vient d'être relancée dans une nouvelle formule trimestrielle, Ruppert et Mulot sont très amis avec Dupuy et Berbérian (représentants de la tradition "romanesque" qui ne se retrouveraient guère dans la nouvelle ligne que Sfar qualifiait de nihiliste), pendant que le second album du Petit Christian de Blutch ramène un peu d'argent dans les caisses... Tout ça ressemble un peu à une continuation en pilotage automatique. Pas vraiment ce qu'on attend de l'intransigeant auteur de Plates-Bandes.
L'Association demain, c'est quoi ?
C'est peut-être d'abord, on l'espère, enfin un site internet. Les auteurs de demain sont déjà sur internet, et s'ils ont dépassé la condition de bobo de leurs ainés c'est en se connectant. Pour eux, un éditeur sans site ce n'est pas une position courageuse, originale ou même snob, c'est juste une blague.
On espère aussi que la radicalisation de la ligne va se tempérer, sans quoi L'Association pourrait devenir un ghetto, ce qui vaut tout de même moins qu'un tremplin.
Menu est un peu le vrai punk qui s'est retrouvé embarqué avec des bobos. Après dix huit ans dans l'édition, il lui faut absolument trouver une nouvelle génération d'auteurs qui ne le trahira pas... avant au moins quelques années. Si l'histoire de la contre culture se répète tout le temps, il suffirait à L'Association pour se relancer de trouver la nouvelle contre-culture, celle qui réagira contre Lewis Trondheim, Joann Sfar, Dupuy et Berbérian, contre Menu même, peut-être (l'auteur et pas l'éditeur, faut-il espérer pour lui).
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