En janvier au Théâtre de la Ville, Paris.
Les récents spectacles de Pina Bausch sont comme des rêves récurrents. Du répétitif Wiesenland (2000) au plus convaincant Sweet Mambo (2008), les créations de la chorégraphe allemande forment une recherche discontinue et qui menace de lasser sur le thème de l'éternel féminin.
On pouvait donc craindre que Sweet Mambo, dernière création en date du Tanztheater, n'accélère le processus de rupture. La sensation de toujours voir le même spectacle commençait à devenir agaçante. Depuis plusieurs saisons, on sent que Pina Bausch tourne autour de son sujet, celui de l'éternel féminin et de la contingence de la condition féminine. Sweet Mambo, comme Wiesenland et Bamboo Blues, matérialise différentes formes de féminité en faisant de la femme une idole ou une furie, face à un homme neutralisé, infantilisé, à qui l'on crie : "Va te coucher !". Là encore, les femmes de Pina Bausch, interprétées par des danseuses-comédiennes d'une présence époustouflante, sont coincées dans leurs longues robes satinées, entre une mondanité codifiée et la répétition des gestes ménagers : dans leur monde, le même geste permet de faire sonner un bol tibétain et de remuer une pâte à crêpe.
Ces femmes...
Pourtant, cette fois, ça fonctionne. Peut-être est-ce dû à une troupe plus resserrée (neuf danseurs), à une bande-son plus retenue, ou plus généralement à une certaine économie de moyens. Dans Sweet Mambo, l'incursion de l'onirique dans le quotidien produit l'angoisse, voire la terreur, un peu à la manière du cinéma de David Lynch. Terreur distillée dans une danse ici plus expressive que dans les pièces précédentes, où derrière l'apparente futilité — incarnée, entre autres, par la figure burlesque de Nazareth « comme la ville » Panadero — pointe l'angoisse réelle.
Des femmes d'une beauté idéale, longues et fines à se briser, passent sur le plateau en se déhanchant comme des mannequins sur un podium, le sourire en plus. Enigmatique, pure et désirable à la fois, sirène ensorceleuse ou sphinge cruelle, la femme de Pina Bausch est toutes les femmes. "Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre", c'est la femme du poète, tout à la fois femme-objet, esclave, maîtresse, bourreau, victime.
Dans un décor de voiles légers où l'on se perd comme l'enfant dans les jupes de sa mère, on se prend à observer, hypnotisé, ces femmes fascinantes — même si leurs solos sont souvent trop longs et se succèdent comme une suite de clips entrecoupées de scènes plus théâtrales. La playlist musicale plus intimiste, avec notamment la voix de Beth Gibbons de Portishead, nous suggère de leur prêter une oreille attentive, tandis que le voile mouvant, devenu écran de cinéma pour scène de couple, projette une fiction bien réelle.
Entre rêve et réalité, Pina Bausch situe Sweet Mambo dans une ambiance surréaliste, comme dans cette scène où un homme tient une femme par les cheveux et la faire courir comme un cheval dans un manège. De plus en plus accessoires dans l'œuvre de la chorégraphe, les hommes sont cependant indispensables au jeu de séduction. Car ce sont eux qui, d'éternité, font tourner les femmes.

Wiesenland, spectacle programmé du 7 au 14 janvier 2009, et Sweet Mambo, du 19 au 30 janvier 2009 au Théâtre de la Ville, Paris.
Mise en scène et chorégraphie : Pina Bausch, Tanztheater Wuppertal.
Illustrations :
1. Pina Bausch, Sweet Mambo © LaurentPhilippe
2 et 3. Pina Bausch, Wiesenland © LaurentPhilippe
Sur le web :
- Le site du théâtre de la ville
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