Chronique du festival Frictions 2003. A Dijon du 26 mai au 5 juin 2003
Comme lors de Les apparences sont trompeuses (Thomas Bernhard), première création au TDB de Robert Cantarella en 2001, on entre dans la salle par le décor, croisant les comédiens qui s'affairent plus ou moins, flânent, déplacent des meubles, nous disent bonjour en toute décontraction.
Mais là où chez Cantarella, il s'agissait de dévoiler un espace qui restera caché, de l'ordre de la mémoire pour tout le restant de la pièce, l'intention ici est plutôt de dédramatiser la scène afin d'en faire un lieu public, de recherche collective.
Et toute la problématique de La Démangeaison des ailes sera ainsi posée : ce que vous voyez n'est pas un spectacle, les comédiens ne le sont pas plus que vous et nos déplacements ne sont guidés par aucune mise en scène.
Bien entendu, tout ceci est faux et participe de l'artifice, mais durant cette heure de spectacle, c'est pourtant ce qu'on tentera de nous faire croire, les comédiens arrêtant leur interventions pour aller se chercher une bière, d'autres s'asseyant par terre pour regarder avec nous une vidéo projetée sur un mur, le tout dans une absolue décontraction anti-spectaculaire qui peut faire penser à l'attitude des récents laptopers, aussi banals qu'on peut l'être, et dont la frontière entre prestation et naturel se brouille pour assécher l'idée de performance et proprement nier l'idée du spectacle, au sens debordien du terme.
Evidement, le moins qu'on puisse dire, c'est que l'entreprise est casse-gueule, mais Philippe Quesne et ses comédiens possèdent heureusement assez d'humour pour ne pas sombrer dans l'intellectualisme désabusé mais au contraire assumer totalement les carences de leur discours, les raccourcis, analogies, courts-circuits de leur pensée et le caractère absolument artificiel du propos qu'ils développent.
En fait, il s'avère même rapidement que les trous, le vide, les lacunes, semblent justement être le moteur même de la pièce, qualifiée de « revue-spectacle », sorte d'inventaire incomplet des occurrences multiples des termes « ailes » et « démangeaison » dans toutes les sciences, tous les arts ainsi que dans les imaginaires de personnes interrogées et dont les réactions au sujet sont projetées régulièrement.
Au départ présentés de manière sobre, ces multiples commentaires finissent par se chevaucher, s'interpénétrer, entrer en collision, se dévorer les uns les autres jusqu'à n'être plus qu'un bouillonnement d'images, de sons, de références, duquel plus aucun sens ne peut surgir, démontrant avec un cynisme désarmant de quelle manière un point d'entrée quelconque (le terme « démangeaison des ailes », s'il est tiré de Platon, ne veut finalement pas dire grand chose, ou plutôt tout et son contraire) donne à chacun l'occasion de parler de lui-même tout en laissant la voie libre au déferlement d'arguments plus au moins fallacieux qui n'ont pour seul but que la légitimation de la parole.
On n'est pas loin, avec cette démarche, du concept que développera justement Robert Cantarella lors de la conférence Faire avec…, énonçant que sorti du romantisme, de l'expression, l'art (théâtral entre autres), entrait dans ce qu'il qualifiait d'art de la construction. Si Duchamp n'était pas cité, c'était pourtant de cela qu'il s'agissait, soit de l'œuvre d'art envisagée comme objet fini dont le sens n'émergerait pas du fond mais du seul agencement formel et/ou de son commentaire.
Là pourtant où La Démangeaison des ailes va plus loin que cette notion, c'est dans son aptitude à justement désamorcer les tentatives d'interprétation de la forme en intégrant au spectacle le commentaire même du spectacle en la personne d'un « intellectuel » expliquant dans une vidéo en quoi ce travail faisait intervenir la pensée deleuzienne et la théorie des rhizomes (décidément presque aussi récurrente dans ce festival que nos passages par le pub). Progressivement, le son de l'exposé s'abaisse, recouvert par un autre événement se déroulant ailleurs sur le plateau, notre attention se détourne et on zappe à autre chose.
Par cette stratégie de mise en scène, on nous met donc dans la peau du chasseur d'information tel que décrit par les études comportementales de l'internaute copieusement publiées ces dernières années et comparant la quête de l'information à la traque du fauve. Autrement dit, tout comme les grands félins, l'internaute aura tendance à s'attaquer à l'information pauvre mais facile d'accès qui le contentera sur le moment, quitte à ensuite revenir à la charge, plutôt que de faire un effort supplémentaire et attirer à lui des proies plus vigoureuses qui l'auraient pourtant mieux nourri.
En résulte, et c'est là que La Démangeaison des ailes est particulièrement équivoque et nous fait émettre quelques réserves quant à son fond, un débat de surface, noyé dans l'abondance de données, de mots-clés qu'une interprétation populaire, un assemblage de lieux communs, donne l'illusion que la thématique est cernée alors qu'en réalité, elle n'aura été que super-synthétisée.
Constat très lucide des limites du formalisme donc, mais dont on regrette un peu que cette pièce-concept n'offre comme porte de sortie à la situation désastreuse qu'elle décrit autre chose qu'un humour glacial et une nonchalante résignation.
A noter pour finir une première historique, puisque La Démangeaison des ailes est le premier spectacle à notre connaissance qui dans sa plaquette de présentation remercie Google.
On est pas sortis de l'auberge, donc…
La Démangeaison des ailes
conception et mise en scène : Philippe Quesne
Festival Frictions 2003
TDB-CDN Dijon
Du 26 mai au 5 juin 2003
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9
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