Chronique du Festival Frictions 2003 à Dijon du 26 mai au 5 juin 2003
Dire qu'en France, on connaît peu le théâtre américain est un bel euphémisme. A l'exception en effet de quelques rares troupes égarées ou quelques metteurs en scène et auteurs expatriés, on ne peut que déplorer l'absence cruelle d'échanges entre nos deux pays, tout ça ne datant bien évidemment pas du récent rafraîchissement des relations diplomatiques franco-américaines.
C'est donc remplis d'espoir que nous nous dirigeons vers cette fameuse Caserne Heudelet, soit une sorte de friche militaire constituée de vastes hangars et cernée de barbelés.
Après harnachement aux récepteurs HF qui nous permettrons d'entendre la traduction française du texte, on se dirige donc vers le premier espace et à peine entrés, c'est un déluge baroque d'imagerie pré-matrixienne qui nous éclate au visage. Batteries de moniteurs diffusant des vidéos abstraites, comédiennes en manteau de cuir enfermées dans des cages de verre, livides à la lueur des néons, sons d'ambiance mêlant électro minuscule et saxo live lancinant planqué derrière le gradin tandis que devant nous et sur les quelques milliers de mètres carré du hangar ont été disposées d'immenses répliques de derricks flambant en leur sommet.
Plus qu'un décor de théâtre, c'est une vraie installation d'art contemporain dans laquelle nous pénétrons et cette impression ne se démentira pas dans les autres espaces, chacun surchargés de vidéo, de sons et parfois même d'une machinerie à faire pâlir un cadre de Eurodisney, si bien que passé le premier acte, la question ne sera plus vraiment de savoir si c'est une bonne pièce que nous sommes en train de voir, mais surtout si c'est encore de théâtre qu'il s'agit là. Et ce malgré la présence de 35 comédiennes sur scène, récitant avec cette emphase quasi-élisabéthaine qui ira jusqu'à leur faire frôler le ridicule pendant les scènes finales où tout le monde crie et meurt et crie en mourant, ou l'inverse.
Mais de toute évidence, les considérations de ce type de théâtre sont bien loin des nôtres, et ce qui ressort surtout de cet étrange mélange entre show multimédia et jeu d'acteur ultra-académique, c'est la sensation qu'on essaie de nous occuper (nous distraire ?) pendant que le texte est dit. Car évidemment tout est dit, tout est montré, tout est couvert, du sol au plafond, dans cette entreprise d'interdiction de l'imaginaire, piégeant spectateurs et comédiens dans une cellule saturée de symboles, de références pas vraiment assumées à Hollywood et d'une démarche esthétisante à l'extrême que pas même le dernier acte, soit disant dépouillé, ne réussira à effacer, le metteur en scène étant incapable de faire ôter à ses comédiennes leurs micros…
Mais dire que nous n'avons pas aimé ce spectacle ne serait pas seulement faux, ce serait surtout hors de propos tant il nous est possible de comprendre les motivations d'un metteur en scène outre-Atlantique, évoluant dans un contexte où les superproductions de Broadway et des multinationales du spectacle jouent de plus en plus la surenchère de moyens, de spectaculaire et d'artifices à tel point qu'un concert de rock nécessite aujourd'hui plus de décor qu'une pièce de théâtre. Ceci dit, est-ce qu'entrer dans cette spirale du « toujours plus » est la meilleure manière de répondre à ce contexte ?
Nous n'en sommes pas persuadés, si bien qu'on en viendrait même à se demander si la programmation de King Lear au sein de Frictions ne serait pas, plutôt qu'un vrai choix artistique, une manière de mettre en garde le microcosme théâtral français en lui montrant son avenir à plus ou moins long terme : un théâtre désincarné, fait d'accumulations pour le plaisir de l'accumulation, de l'entertainement débité au mètre et d'un symbolisme douteux qui nous ferait presque penser à ce passage du Roi des Aulnes de Tournier (un autre roi) :
"Avez-vous lu l'Apocalypse de Saint Jean ? On y voit des scènes terribles et grandioses qui embrasent le ciel, des animaux fantastiques, des étoiles, des glaives, des couronnes, des constellations, un formidable désordre d'archanges, de sceptres, de trônes et de soleils. Et tout cela est symbole, tout cela est chiffre indiscutablement. Mais ne cherchez pas à comprendre, c'est à dire trouver pour chaque signe la chose à laquelle il renvoie. Car les symboles sont diaboles : ils ne symbolisent plus rien. Et de leur saturation naît la fin du monde."
… et la fin du théâtre ?
King Lear
m-e-s : Travis Preston
Festival Frictions 2003
TDB-CDN Dijon
Du 26 mai au 5 juin 2003
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