Au théâtre de la Cité Internationale jusqu'au 20 décembre 2008
Subjugués par l'écriture radicale d'August Stramm, auteur allemand aux origines du théâtre expressionniste, Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma montent trois pièces de ce génie à la carrière fulgurante, sous le titre générique Feux. Trois façons d'envisager l'acte théâtral qui posent toujours, un siècle plus tard, autant de questions aux praticiens de la scène.
Stramm, simple fonctionnaire devenu auteur sur le tard
La plupart des spectateurs savent qu'ils embarquent pour un voyage vers l'inconnu avec ces trois pièces écrites par un auteur allemand dont ils n'avaient jamais entendu parler auparavant. Et pour cause. August Stramm était simple inspecteur des postes à Berlin au début du vingtième siècle quand une fièvre créatrice l'a pris sur le tard, lui laissant à peine le temps d'écrire quelques poèmes et pièces de théâtre avant de mourir à la guerre, en 1915. C’est grâce à l'amitié de Herwarth Walden, qui l'a encouragé à écrire en publiant ses oeuvres dans sa revue der Sturm – qui allait devenir le fer de lance du mouvement expressionniste – que Stramm put se faire connaître. Dans les années 20, ses pièces seront montées par les plus grands metteurs en scène allemands. Mais après le nazisme, après une autre guerre, les auteurs dramatiques expressionnistes cèdent le pas à Bertolt Brecht qui, lui toujours vivant, a pu évoluer vers d'autres sphères.
Mise en bouche naturaliste avec « Rudimentaire »
Sur le plateau, une grande cage de verre rectangulaire, ouverte sur le dessus. Le sol est gris plastique. Démarrage en douceur s'il en est : un homme et une femme viennent s'allonger sous les duvets et... dorment. La salle est maintenant éteinte. Les spectateurs peuvent observer à loisir ces cobayes qui leur ressemblent, dans cette sorte de vivarium géant baigné de lumières crues.
Ce premier acte qui se joue à l'intérieur de la cage de verre est de veine naturaliste. Les deux comédiens endormis sous leur duvet sont un chômeur et sa femme, sans le sou et sans cervelle. Ils ont tenté de s'asphyxier au gaz. Dès que l'homme ouvre un oeil pour déchiffrer l'inscription face à lui, "ru-di-men-taï...", leur existence misérable reprend, avec toute son exubérance alcoolisée, sa sexualité bradée, ses coups, ses insultes, ses rabibochages rapides. Ils ont raté leur suicide mais le bébé est mort. Mais l'important, c'est qu'il reste encore de la gnôle.
La fin du XIXème siècle avait vu naître cette forme de théâtre représentant le plus souvent de pauvres gens dans leur lutte quotidienne, avec un décor et des costumes qui devaient recréer au plus juste leur environnement véritable. Le naturalisme d'August Stramm se retrouve dans le sujet et dans la construction de la pièce Rudimentaire, où les personnages ne font rien d'autre que poursuivre leur vie misérable. Mais le style de l'auteur est unique, avec quasiment aucune phrase complète. Les échanges verbaux se font par bribes et les didascalies sont aussi nombreuses et importantes que les mots destinés à être prononcés. Les metteurs en scène ont choisi de suivre scrupuleusement les indications, et chaque segment prononcé, chaque geste effectué, est un tel concentré d'intentions, d'émotions et de significations, qu'il en devient à lui seul un véritable symbole.
Echappée symboliste avec « La fiancée des Landes »
Il n'est donc pas surprenant que Stramm se soit ensuite essayé au symbolisme. Les débris qui jonchent le sol, restes éparpillés de la tentative naturaliste Rudimentaire, sont simplement repoussés dans un coin. Le panneau transparent à l'avant de la cage de verre disparaît, tandis que la lumière se fait rare. Plus lent, plus étrange, plus inquiétant, ce deuxième acte est un instant de respiration. Une jeune fille, enlevée alors qu’elle était enfant, doit choisir de rejoindre ou non ses parents biologiques. Toujours cette même écriture elliptique, qui exprime au plus serré la sensibilité symboliste.
Pour cette pièce-là, les metteurs en scène se sont détachés des didascalies pour livrer un moment de théâtre en forme de clin d'œil au metteur en scène Claude Régy, dont Daniel Jeanneteau a longtemps été le scénographe. Peu de déplacements, peu de mouvements, peu de variations dans les intonations. De la lenteur, et un éclairage minimum. Autant Rudimentaire pouvait faire écho à la recherche effréné de "réel" dans le théâtre d'aujourd'hui, autant La fiancée des Landes évoque cette tendance plus désincarnée du théâtre contemporain.

Déflagration expressionniste avec « Forces »
C'est tout en douceur que le spectacle glisse vers son dernier volet, qui lui fait l’effet d’un obus en pleine face. Le théâtre du début du vingtième siècle était marqué entre autres par les drames conjugaux d'Ibsen et de Strindberg. August Stramm est à la guerre quand il écrit Forces, mais il choisit, comme ses illustres contemporains nordiques, de parler des frustrations de couples bourgeois en proie aux doutes de l'amour. Son verbe se fait plus circonscrit que jamais. Par-delà les mots, ce sont les corps qui parleront.
L'exercice tient de l'étude comportementale, voire de l'expérience psychiatrique. Cette façon de regarder l'homme se débattre avec le grotesque de sa condition d'humain, et qui se traduit sur scène par des gestes saccadés, des mouvements amplifiés et des ruptures constantes, deviendra la marque de fabrique du théâtre expressionniste. Les comédiens Dominique Reymond, Julie Denisse, Mathieu Montanier et Jean-Louis Coulloc'h, deviennent matière organique vivante offerte à l'observation clinique du spectateur, exécutant avec respect et dans un engagement corporel absolu, le ballet saupoudré de mots qu'avait imaginé Stramm. Si l'on devait rapprocher cette écriture d'une tendance actuelle du spectacle vivant, c'est assurément du côté de la danse contemporaine qu'il faudrait aller chercher. Le théâtre du XXIe siècle, lui, n'en est encore pas là.
Feux - trois pièces courtes : Rudimentaire, La Fiancée des landes et Forces, d'August Stramm, mise en scène Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma.
Au théâtre de la Cité Internationale jusqu'au 20 décembre 2008
Illustrations © Elisabeth Carecchio
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