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Quand le cinéma français fait du cinéma américain
Quand le cinéma français tente d’imiter son cousin américain, c’est souvent pour aller droit dans le mur. A l’occasion de la sortie de films symptômes comme Secret défense et Largo Winch, petite tentative d’analyse d’un problème insoluble, et très politique.
La France et Hollywood, c’est une histoire presque aussi vieille que l’invention du cinéma. Près d’un siècle à vivre dans l’ombre de l’Amérique, malgré l’avant-garde des années 30 et la Nouvelle vague, nos rares gloires internationales, à quelques cinéastes près qui ont suivi. Comme en politique, et c’est le cœur du problème, la France ne se fait pas à l’idée de passer en second. Il y a toujours eu de grands amoureux du cinéma américain. Des cinéastes cinéphiles, de Godard à Desplechin, qui ont toujours manifesté leur affection pour Hollywood, intégrant parfois par bribes détournées quelques unes de leurs sources d’inspiration dans leurs films. Ceux-ci ne sont pas rares, mais moins courants que d’autres, ceux qui ne supportent pas que le cinéma américain appartienne aux Américains. Nous ne sommes pas un cas d’école, d’autres pays tentent aussi d’imiter chacun à leur manière les recettes d’Hollywood, son style, l’ampleur de ses moyens, voire ses sujets bigger than life. Si les exemples de cinéma sous influence américaine ne manquent pas ailleurs, qu'en est-il des productions françaises qui mettent le paquet pour concurrencer Hollywood ?
Petit bilan d’une frustration
En cette fin d’année 2008, des films mettent la puce à l’oreille : Faubourg 36, Secret défense, Largo Winch, Mesrine, tous à des degrés divers ont Hollywood dans le rétroviseur. On aurait pu citer également le dernier Astérix, giga pudding européen foireux, Babylon A.D., film monde naufragé et renié par Kassovitz, et une bonne partie des titres du catalogue d’Europa Corp, qui cette année donna encore des Taken et autre Transporteur 3, pourtant pas ce qu’il y a de plus déshonorant. Le cas des autres films est différent et significatif. Ils ne sont pourtant pas une nouvelle tendance, on connaît la chanson : L'Ennemi intime se rêvant en Platoon français, La Môme, maître étalon hollywoodisé du biopic français. Disons qu’il y a un phénomène de cristallisation, on dépense beaucoup pour des films labellisés NRF qui suintent de partout la frustration hollywoodienne. Des films à la limite de la contrefaçon, le Richet mis à part, porté d’un bout à l’autre, malgré ses faiblesses, par une mise en scène serrée et ample qui maîtrise sereinement son héritage américain, à défaut du scénario.
Tuer papa Hollywood
Du trio restant, entre Faubourg 36 qui se voit déjà enfant de Broadway et Pigalle façon Rob Marshall (Chicago), Secret défense et Largo Winch, ces deux derniers sont les plus équivoques. Chez eux, le moindre plan transpire la longue séance de psychanalyse, ils veulent tuer papa Hollywood sur son propre terrain, avec en ligne de mire le film d’action, le thriller, un cinéma conquérant. Pour ça ils roulent des mécaniques. Philippe Haïm avec Secret défense est le plus représentatif, il s’imagine en parent improbable de Ridley et Tony Scott réunis sur le corps du Peter Berg du Royaume. Son film, un thriller géopolitique sur fond de lutte anti-terroriste, n’a qu’une volonté : prouver l’importance de notre république dans cette guerre du troisième millénaire. Au-delà du propos en adéquation avec notre gouvernement, se cache ici une quête de légitimité. Politique, pour nous remettre dans l’axe des pays qui comptent, et esthétique, faire aussi bien qu’Hollywood avec un déploiement technique de son niveau supposé, donc moderne. Le Largo Winch de Jérôme Salle est aussi ambitieux, mais sur un terrain différent, il voit déjà son héros de bande dessinée se mesurer à James Bond et Jason Bourne, sans rougir. Pour ça on multiplie les contrées exotiques, les scènes d’action s’enchaînent, tout est fait pour donner une ampleur internationale à ce thriller économique.
Un problème géographique et politique
D’un côté comme de l’autre, les influences se mélangent dans un pot pourri informe mal maîtrisé. Car tout est fait pour créer l’illusion d’assister à un film américain, par l’ambition des sujets, les moyens techniques, les plans aériens à n’en plus finir, les scènes d’action incapables de se remettre des derniers films à la mode comme ceux de Paul Greengrass. On veut du spectacle, que l’argent soit visible à l’écran, des films qui ont de l’allure et donnent le sentiment d’être contemporains, donc de remplir l’espace temps. Hélas ce n’est pas qu’une question d’argent, de technique, ni même de talent. Le problème n’est pas que structurel ou du fait de l’incompétence des auteurs. Chacun sait que le cinéma américain est à l’image du pays et qu’Hollywood est son plus grand conteur. Il en est de même partout, les films reflètent notre rapport à l’espace, culturel, mais surtout géographique et politique. Si les films américains sont universels et ont cette esthétique fédératrice, avant le savoir faire et la technologie, c’est parce que l’histoire du pays, sa constitution, est portée par un idéal démocratique. C’est l’histoire des colons, des pères fondateurs, un système unificateur forgé au cœur d’une terre vierge et immense que chacun peut habiter.
Les films américains assurent ainsi l’expansion de cette parole sans cesse actualisée. Ils mettent en avant la puissance d’un système qui marche avec l’Histoire. Nos films ne peuvent tenir une place équivalente sur l’échiquier géopolitique, donc universel et esthétique. La plupart ne dépassent pas nos frontières. Et si les causes générales sont culturelles : langue, société, mœurs, le cœur du problème réside dans notre incapacité à occuper la réalité, politique, économique, sociale, militaire, technologique, sur le plan international. Ceci dépasse le cinéma et découle de notre histoire, du rôle de la France dans le monde. Nos moyens et nos films sont à notre image et à la hauteur de notre voix. Nous ne pouvons donc jouer le jeu de l’Amérique comme le font croire Secret défense et Largo Winch. Le premier en hurlant sa conscience des enjeux terroristes en pillant une tonne d’effets visuels importés d’Hollywood, comme si la grenouille voulait être le bœuf américain, le second en fabriquant un héros cosmopolite digne du 007 dernier cri. Le cinéma français, dans ce qu’il a de meilleur, n’a jamais concurrencé l’esthétique hollywoodienne. Il a trouvé sa place ici et ailleurs en restant fidèle à son biotope culturel, sur le fond comme dans la forme. Ce que ces films récents plagient, c’est le résultat d’une technique vidée de son essence politique, de son passé. Ils ne font que jouer une pantomime surlignant notre impuissance à nous forger une prétendue identité esthétique globale, celle qui dirait qu’il faut singer Hollywood pour être à son niveau.

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