Au salon de l'édition indépendante qui s'est tenu du 28 au 30 novembre à Paris, 165 éditeurs indépendants présents ont réclamé plus de protection pour leur activité. Peut-on encore survivre en restant indépendant face aux géants de l'impitoyable jungle de l'édition ? Réponse à travers cinq exemples.


Face à la concentration croissante des maisons d’édition aux mains de deux géants (Hachette et Editis), les indépendants appellent à l’aide.

Ils réclament plus d’intervention publique, de soutiens, de coopération, de reconnaissance, d’exonérations, de quotas dans les bibliothèques et sur les chaînes publiques… Les "dix propositions pour le livre" de l'association l'Autre livre, organisatrice du salon, contiennent sans doute de bonnes idées. Mais ce discours donne surtout le sentiment d’une petite édition agonisante, à sauver de toute urgence, prête à abandonner sa belle indépendance pour survivre aux crochets des pouvoirs publics.

Or les indépendants représentent toujours, bon an, mal an, la grande majorité des éditeurs. Sur un total d’environ 3 000 maisons, seules 208 maisons d’éditions pouvaient prétendre à un chiffre d’affaire supérieur à 500 000 euros en 2005. Mais avec une moyenne de 40 maisons d’édition créées entre 1988 et 2005, moins d’une sur deux a survécu.

Quels sont donc les secrets de survie des " petits " éditeurs indépendants ? Rencontre avec cinq de ces "survivors".

Avancer un concept fort

Les éditions Biotop, fondées en 1986, ont, avec leur collection 3/2, trouvé le concept en or: proposer de vrais livres mais format Minipouss. 3 grammes pour 3x2 cm et 15 000 signes parfaitement lisibles grâce à une technique brevetée, donc exclusive. L'éditeur enchaînent depuis les gros contrats avec les institutions (gouvernements, Union Européenne, ONG) car le mini-livre se révèle être un instrument de communication idéal. Grâce à son tout petit format, il est possible de produire des textes en quantité astronomique : comme, par exemple, les 15 millions d’exemplaires de la Charte des droits fondamentaux pour la Commission européenne. Attirant, surtout pour les enfants, le mini livre séduit aussi les libraires qui y voient l'ornement idéal de leurs caisses.

De son côté, Régine Gondeau , fondatrice et unique salariée des éditions Sans Importance, pense sa ligne éditoriale en artiste. Elle fabrique de manière artisanale des petits livres-concepts, humoristiques et graphiques à tirage très limité, comme des "bulles d'air dans un monde trop sérieux". "Nous apportons 1grand soin dans le choix des matières et des mots. Il s’agit de petits cadeaux poétiques ou nostalgiques pour rire ou rêver", explique-t-elle. Fondées en 2002, les éditions Sans Importance sont si petites qu'elles ont encore le statut d'association et Régine peine à joindre les deux bouts. Son "best-seller", Piscine municipale, s'est vendu à 400 exemplaires. Son prochain projet : Eloge de la courbe, "il réunira ces cartes postales si absurdes de virages de routes qu’on trouve partout en France. "

Valoriser une liberté de ton, de choix

Fondées en 2002 à Lausanne par Anne-Marie Simond et Philippe Dubuc, les éditions du Héron se consacrent entièrement au dessin. Beaux livres grands formats, romans graphiques ou illustrés, l'objectif du Héron est toujours le même : mettre en valeur le dessin en noir et blanc dans une démarche très artistique. Issue du dessin de mode, Anne-Marie est directrice artistique du Héron et publie elle-même un joli comic, La petite Alice, dans la pure lignée de Peanuts. Ici ce qui compte avant tout c’est la qualité plutôt que la quantité et si ce n’est pas facile de survivre à une année blanche - à cause de l'’hospitalisation d’Anne-Marie, aucun titre n’est paru en 2008 - le Héron s’est taillé une jolie petite réputation en Suisse francophone et commence timidement à étendre ses ailes en France. Deux titres sont prévus en 2009 dont une version magnifiquement illustrée de Lysistrata d’Aristophane sur le modèle d'un ouvrage déjà paru, Salomé d’Oscar Wilde illustré par Audrey Beardsley.

L’éditeur Demi-lune représente, lui, un tout autre versant de l’indépendance. Arnaud Mansouri a débuté dans l’édition avec une collection de beaux livres sur la capoeira. En 2002, il zappe sur Thierry Meyssan et sa théorie du complot des attentats du 11 septembre 2001, et s’intéresse alors à son ouvrage, L’Effroyable imposture. Vendu à 200 000 exemplaires, traduit en 27 langues, celui-ci est largement controversé, en raison notamment de ses positions jugées anti-américanistes voire antisémites. Le premier éditeur de Meyssan (Carnot) ayant fait faillite en 2004, Mansouri décide de rééditer l'ouvrage, à un moment où des sites mettant en cause la véracité de la version officielle des attentats du World trade center et du Pentagone comme Reopen911 cartonnent. La collection « Résistances » des éditions Demi-lune propose, en outre, d’autres ouvrages développant la théorie du complot, comme Les Armées secrètes de l’OTAN (préfacé par Noam Chomsky) ou La Terreur fabriquée, made in USA. Mais si beaucoup de personnalités faisant autorité – intellectuels, politiques et artistes – se sont montrés séduits par la théorie du complot, celle-ci passe mal en France, et Arnaud Mansouri est tricard de chez tricard. Même l’attaché de presse du salon de l’Autre livre évoque une " erreur de filtrage " ! Ses ventes s’en ressentent et la survie des éditions Demi-lune est très incertaine.


Passer au label éthique

Dans un tout autre genre encore, Tigrane Hadengue, fondateur de Mama éditions, revendique son label "édition équitable". Avec ses ouvrage éthno-botaniques, "loin de toute apologie des drogues", il invente une nouvelle façon de faire des livres. Sans offices (il n'impose pas de commande groupée aux libraires) ni pilon (son taux de retour est inférieur à 1%) et tout en accordant des droits élevés à ses auteurs. Pari audacieux qui a finit par payer. "C'était dur la première année, encore plus la deuxième, terrible la troisième, mais on y est arrivé: c'est possible." Des auteurs courtisés par d'autres grandes maisons lui ont fait confiance, justement pour cette approche éthique. "En investissant tout ce qu'on a sur un titre, on l'accompagne plus, on le chouchoute plus longtemps, pour un développement de son potentiel...durable".

Dénicher un best-seller

Mais Mama éditions a surtout bénéficié des excellentes ventes (14 000 exemplaires vendus ) de la traduction de Mr Nice, l'autobiographie de Howard Marks, célèbre dealer de cannabis, qui a spécifiquement choisi la petite maison d'édition.

D'autres exemples célèbres ont permis à des petites maison de sortir la tête de l'eau, voire même de se développer comme Le Dilettante avec les romans d'Anna Gavalda. L'auteure hypra-populaire est révélée en 1999 avec son recueil de nouvelles, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part- . Coup de bol, jackpot : ses romans cartonnent et l'auteure, restée fidèle à son éditeur, totalise aujourd'hui plus de cinq millions d'exemplaires vendus et est traduite en trente-huit langues. Idem pour L’Association qui ne bénéficiait que d'un succès d'estime pour les BD de Joann Sfar mais acquiert une existence publique grâce au carton de la série Persepolis de Marjane Satrapi.

Mais c'est généralement à ce moment précis, quand la petite maison d'édition ayant survécu à ses deux, trois premières années d'existence, s'est un peu engraissée, qu'elle est mangée par une plus grosse. Sélection naturelle?

L'exemple de Danger Public est parlant. La petite maison d'édition alter-mondialiste fondée en 2002 par Philippe Moreau est rachetée en 2005 par le groupe-pieuvre La Martinière. Celui-ci "rentabilise" Danger Public en en diluant la ligne éditoriale, la rendant plus "commerciale". Morale de l'histoire: dépité, Philippe Moreau, le fondateur de la petite maison d'édition rebelle qui ne l'est plus, vient de claquer la porte du groupe.


Illustrations:
1. Collection 3/2 sur le stand des éditions Biotop au salon l'Autre Livre
2. Stand des éditions Sans Importance au salon l'Autre Livre
3. Couverture de La petite Alice d'Anne-Marie Simond, éditions du Héron
4. Couverture de la réédition augmentée de l'Effroyable imposture et le Pentagate de Thierry Meyssan dans la collection "Résistances" des éditions Demi-Lune
5. Couverture de Mr Nice, une autobiographie d'Howard Marks, Mama éditions.

Mélanie Duwat



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