Akram Khan et Juliette Binoche dans In-I ; Boris Charmatz et Jeanne Balibar dans La Danseuse malade
Elles affichent toutes deux une actualité foisonnante : Juliette Binoche fait l’objet d’une rétrospective à la cinémathèque française et d’une exposition à la galerie Artcurial, Jeanne Balibar est à l'affiche de deux films. Mais surtout, ces deux actrices… dansent, au Théâtre de la Ville. La première avec Akram Khan dans In-I, la seconde avec Boris Charmatz dans La Danseuse malade. Coups d’esbrouffe ou vraies découvertes artistiques ?
Scènes de la vie conjugale
In-I, largement (trop ?) annoncé par les médias avant même d’être achevé, ne brille pas tant par son originalité que par son casting : la pièce ne parle que d’amour. Juliette Binoche, dans sa jolie robe vive, y incarne une romantique qui rencontre l’homme de sa vie (Akram Khan bien sûr) pendant une projection du Casanova de Fellini. C’est l’amour fou, la folle étreinte, et puis, façon Belle du Seigneur, la réalité qui rattrape les deux amants : le lit trop petit, les passages au petit coin, les scènes pour rien et celles qui font mal : « Tu es une étrangère », lance-t-il, encore traumatisé qu’il est par le Mollah qui l’empêcha, enfant, de rêver à son amoureuse de confession différente. Elle, a ses armes – ses larmes – aussi : « Je ne te vois pas », assène-t-elle, juste après avoir chantonné qu’il n’était finalement pas celui qu’elle attendait.
Mais c’est qu’ils s’aiment. Alors bien sûr, il faut toujours retenir l’autre. Et danser encore, jouer encore, cette scène mille fois jouée déjà. Va-t-en, je t’aime, cherchent à dire ces pas de deux où Juliette Binoche, certes habitée comme il faut, semble suivre davantage Akram Khan qu’elle ne lui répond. Nulle surprise alors dans ce duo tant attendu : il est beau, elle est belle, diction impeccable (en anglais), pirouette comme il faut, et après ? Deux présences – deux noms – suffisent-ils à donner corps à une chorégraphie ? Ce qu’il manque à la pièce, c’est un peu plus de profondeur, d’arguments, et surtout, cette fusion promise par le titre, In-I.
Juliette Binoche a officiellement connu Akram Khan par l’intermédiaire d’une amie masseuse Shiatsu (pour l’anecdote mondaine). Chaque collaboration a son histoire, celle-ci montre qu’une rencontre fortuite ne donne pas toujours les plus grands chef d’œuvres. Juliette Binoche est une merveilleuse actrice, Akram Khan un génial danseur-chorégraphe, il faut admettre qu’In-I, sévèrement jugée, n’est pas à la hauteur de ce que ces deux virtuoses – chacun dans leur domaine – ont pu nous offrir.

Boris Charmatz, lui, aime bousculer les genres, transgresser les corps, tirailler les esprits (héâtre-élévision en 2002, pièce pour un spectateur unique ; Programme court avec essorage en 1999, danse-résistance sur des plates-formes tournantes).
Pour sa nouvelle pièce, La Danseuse malade, attirer dans le contexte chorégraphique la comédienne Jeanne Balibar, rencontrée deux ans auparavant autour du projet En Micronésie, poème sonore de Pierre Alféri, semblait un enjeu de taille. Mais cela n'est rien comparé à celui d'invoquer sur scène le danseur japonais Tatsumi Hijikata (1928-1986), fondateur mythique du butō, qui plus est au travers d'un de ses textes, totalement inédit hors Japon. Cette « danse des ténèbres » qui fait directement écho, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à Hiroshima et à la négation du corps signifiée par la catastrophe, mêle influences occidentales (l'expressionnisme allemand, le surréalisme, Artaud) et orientales (le nō, le mysticisme) dans une esthétique de la douleur et de la lenteur.
Après une symbolique et spectaculaire explosion de cervelle dégageant une persistante odeur de soufre, deux ombres grises vêtues de longs tabliers de boucher surgissent du néant en arrachant des lambeaux de sol, magma originel. Dans leurs gestes imprécis, Boris Charmatz et Jeanne Balibar s'inspirent du primitivisme du butō, de ses mouvements inachevés et marqués par le trauma de la douleur.
Tatsumi Hijikata a inventé le butō à partir des souvenirs de ses premiers gestes d'enfant maltraité, quand il était « une boîte vide, comme une urne cinéraire ». C'est cette enfance vécue parmi les cendres que narre Jeanne Balibar, figure blanche agrippée au volant d'une camionnette mue par un câble électrique, telle une folle auto-tamponneuse devenue corbillard. Déclamant les mots du texte La Danseuse malade de Hijikata (dans une brillante traduction inédite de Patrick De Vos), d'une voix enrhumée, parfois à la limite de l'audible, la comédienne déploie une extraordinaire capacité d'invocation. Elle incarne le texte, plus encore que son auteur même : la frontière entre théâtre et danse est ici ténue, le mouvement expirant la parole, et non l'inverse.

Détaillant le processus d'avènement de la danse, qui se résout à « affronter la matière invisible », Jeanne Balibar ne danse pas dans le spectacle. Là sans doute est la sincérité de la performance de la comédienne, qui pourtant a suivi une formation de danseuse, peu exploitée ici. Elle traîne et rôde au dedans, au dehors, au-dessus, au-dessous du véhicule (métaphore du corps comme véhicule de l'âme), un corps dont l'aspect asthénique correspond à celui des interprètes du butō, et que le chorégraphe japonais définissait comme un « cadavre qui ne tient debout qu’au péril de sa vie ».
Ce spectacle difficile, exigeant du spectateur une concentration extrême rend hommage, sans la mimer, à une forme de danse complexe, subtile, abstraite. Le butō, comme éloge du faible, seul capable d'« exhiber tous ses états », est le suprême accomplissement de l'interprète. Comme toujours, Boris Charmatz propose là une expérience inédite, déroutante et qui donne à réfléchir sur le contexte d'irruption de la danse.
In-I, codirection et interprétation par Juliette Binoche et Akram Khan.
Musique de Philip Sheppard. Dramaturgie de Guy Cools. Au Théâtre de la Ville jusqu’au 29 novembre puis en tournée mondiale.
La Danseuse malade, de Boris Charmatz, interprété par Boris Charmatz et Jeanne Balibar. Textes de Tatsumi Hijikata. Production Association Edna.
28-29 novembre 2008, La Rose des Vents, scène nationale de Villeneuve d’Asq
3-4 décembre 2008, DeSingel, Anvers
20 janvier 2009, La Comète, Châlons-en-Champagne
Céline Ngi et Magali Lesauvage
Légende des illustrations :
1. La Danseuse Malade, Jeanne Balibar et Boris Charmatz © Fred Kinh
2. IN-I, Juliette Binoche et Akram Khan © Tristram Kenton
3. La Danseuse Malade, Jeanne Balibar et Boris Charmatz © Fred Kinh
Sur le web : le site du Théâtre de la Ville
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