Nouvelle orientation pour le théâtre national
C’était il y a tout juste un an, la nouvelle avait fait l’effet d’une bombe : le Théâtre National de Chaillot serait dédié à la danse, dès la saison 2008-2009. C’est donc fait. Le haut lieu vilarien offre une place majeure à l’art chorégraphique, mais n’enterre pas le théâtre pour autant. Ce changement d’orientation pour un théâtre national fait débat, pose mille questions. Réponse à quelques-unes d’entre elles, grâce aux éclaircissement de Dominique Hervieu qui, avec José Montalvo, a succédé à Ariel Goldenberg à la tête de la vénérable maison.
Etait-ce par souci de laisser une trace dans l’histoire, comme quelques rares prédécesseurs ? Fin octobre 2007, la ministre de la culture Christine Albanel annonce un projet pour le moins surprenant : le Théâtre National de Chaillot deviendra pôle chorégraphique. Entendez qu’il sera en majeure partie dédié à la danse. Et ce dans un délai très rapide : moins d’un an. Cris d’orfraie ici et là. Certains créateurs et metteurs en scène publient des tribunes, certains spectateurs historiques hurlent à la trahison, des directeurs de salles s’inquiètent. En « perdant » Chaillot, le théâtre perd un de ses lieux phare, culte, une place forte : un plateau d’envergure et une salle de 1200 places. C’est surtout le symbole qui en prend un coup. La scène est historiquement liée à Jean Vilar et son TNP (Théâtre National Populaire). Mais le projet n’est pas neuf, il a une dizaine d’années. A l’époque, Catherine Trautmann avait esquissé l’idée, avant de renoncer face à la pression… Pour la nouvelle co-directrice du lieu, il y a une certaine cohérence dans leur nomination. « Finalement, après Vilar, on renoue avec la tradition d’un créateur à la tête de Chaillot. »
La danse à Chaillot, un manque à combler ?
« Bien sûr ! », affirme Dominique Hervieu. « Il y a une maison de la danse à Lyon, pas à Paris, ce qui est une aberration. Un théâtre national consacré à l’art chorégraphique sur les cinq au total que compte la France (Comédie-Française, Théâtre de la Colline, Théâtre de Chaillot, Théâtre de l’Odéon, Théâtre National de Strasbourg ndlr) c’est une bonne chose. Il quand même assez choquant qu’on ait pensé, jusqu’ici, que seul le théâtre était en mesure de répondre à la noble mission de théâtre national. Les hiérarchies qui présidaient à l’organisation des lieux jusqu’ici sont choquantes et d’arrière-garde. Enfin, le public, lui, passe du théâtre à la danse plutôt facilement et n’entre pas dans ces considérations. »
Quels capitaines à bord du navire Chaillot ?
Le nouveau tandem de direction tenait les rênes du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val de Marne depuis 1998. Mais José Montalvo et Dominique Hervieu ne sont pas de nouveaux venus dans les murs de Chaillot. Voilà sept ans déjà que les deux chorégraphes épaulaient l’ex-directeur, pour la programmation de la partie danse et jeune public. Leurs dernières créations, de La Bossa Fataka de Rameau à On danSe y ont affiché un beau succès. Mais la prise de Chaillot n’était pas leur priorité, loin de là. Dominique Hervieu confie aujourd’hui : « Notre idée était plutôt de quitter Paris pour nous recentrer sur notre œuvre. Nous voulions postuler à la Rochelle. Ce qu’on nous proposait était une charge écrasante, mais nous avons bien réfléchi et relever ce défi correspondait à un désir sincère. C’était aussi le bon moment en termes de parcours et de maturité artistique. Enfin, et surtout, cette nouvelle tâche correspond à des enjeux bien plus larges et politiques, liés à la place de la danse dans le paysage actuel.» Pour faire tourner la machine, les directeurs disposent d’un budget total de 18 millions d’euros.
Que devient Ariel Goldenberg ?
Evincé à l’issue de ses deux mandats, Ariel Goldenberg s’est vu, quelques mois plus tard, confier la charge de « renforcer la présence de la France dans l’ensemble des réseaux européens et internationaux du théâtre à compter du 1er juillet ». Le ministère de la culture entend ainsi mettre à profit « sa parfaite connaissance des artistes et des circuits de production à l’échelle mondiale ». Idéal, les missions, pour recaser les compétences en souffrance…
Que verra-t-on sur les trois scènes de Chaillot ? Di-ver-si-té. C’est le mot d’ordre. Un peu fourre-tout sans doute, un peu galvaudé peut être, mais c’est bien dans un foisonnement des arts et des esthétiques que la direction bicéphale imagine l’avenir de Chaillot. « Avec un curseur, la qualité ». De l’immense plateau de la salle Jean Vilar aux espaces plus intimes de la salle Gémier ou du Studio, petites formes et vastes créations se mêleront. Bâtie un peu à la hâte vu l’étroitesse des délais, la saison en cours est pourtant plutôt révélatrice de ce qu’on pourra voir plus tard. Gershwin ou Paradis de Montalvo-Hervieu, Blanche-Neige d’Angelin Preljocaj, Batracien, l’après-midi de Bernardo Montet mais aussi Tout ceci (n)est (pas) vrai de Thierry Baë ou Woza de Via Katlehong Dance. Ici des créations spectaculaires, là des formes plus expérimentales. Ici des grands noms fédérateurs, là des défricheurs. Hip-hop et contemporain, baroque et flamenco, néo-classique et danse brésilienne : on décloisonne, on métisse, on hybride, on échange. « Chaillot sera un cube avec plusieurs facettes » et fera aussi place à la création initiée dans les centres chorégraphiques nationaux et au sein des compagnies.
Y aura-t-il une vie en dehors des spectacles ? En marge des représentations traditionnelles, ça devrait festoyer allègrement. Plusieurs bals sont d’ores et déjà prévus, notamment un bal bossa en février 2009. Mais le nouveau Chaillot veut aussi créer des temps de rencontre et d’échange avec les créateurs, « sortir d’une consommation passive, initier un espace critique et participatif pour permettre au public de mieux comprendre les démarches… »
Le théâtre définitivement enterré ?
Sur les 35 spectacles à l’affiche cette saison, 8 sont à classer au rayon théâtre, quand certains brassent théâtre et danse. A terme, le théâtre devrait représenter un peu moins d’un tiers de la programmation globale. Avec un accent fort mis sur les œuvres de recherche à l’esthétique aboutie. Parmi les invités annoncés la saison prochain, l’acteur-metteur en scène Martial di Fonzo Bo.
Quels liens avec les autres espaces chorégraphiques d’Ile de France ?
La nouvelle orientation donnée à Chaillot a aussi fait grincer des dents dans certaines places fortes de la danse. A l’annonce du projet, Gérard Violette, ancien directeur du Théâtre de la Ville, commentait dans le journal Le Monde : « La concurrence ne me fait pas peur. Mais je crois que le milieu chorégraphique s'illusionne sur son public et la capacité des spectacles de danse à remplir deux salles. »
Les nouveaux maîtres de Chaillot se montrent pourtant sereins, affinent leur projet et entendent trouver leur place à côté des autres structures (Théâtre de la Ville, mais aussi Opéra de Paris, Ménagerie de verre ou encore TCI), avec chacun leur démarche propre. Sans exclure une synergie entre les salles…
Légendes des illustrations :
1. Good Morning, Mr. Gershwin, © Laurent Philippe
2. Dominique Hervieu et José Montalvo, photo Laurent Philippe, © CNN de Créteil
3. 1. Good Morning, Mr. Gershwin, © Laurent Philippe
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