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L'adaptation du Mystère de la chambre jaune par Bruno Podalydès, surprenante en ces temps de cynisme roi si étranger à la fantaisie de Gaston Leroux, était attendue par nombre de personnes. Dans cette attente se retrouvaient les amateurs de mystère et d'insolite et les fans - il y en a - de Liberté Oléron.
- Lire la chronique de Liberté Oléron (Bruno Podalydès, 2002).
Où un petit théâtre prend d'étranges dimensions
Au XIXème siècle, certains grands enfants s'amusaient parfois à construire de petits théâtres de papier. Des planchettes de bois en guise de scène, des décors peints d'une main plus ou moins habile et des personnages découpés dans du carton et posés sur des socles suffisaient à monter ces pièces en chambre. L'unique spectateur en était aussi l'auteur et le metteur en scène. De ce passe-temps, Bruno Podalydès nous donne aujourd'hui un équivalent cinématographique. Son adaptation du Mystère de la chambre jaune a un ton totalement personnel, presque intime. Elle est portée par l'entrain de ceux qui, par gourmandise, se laissent aller à leur passion et parviennent à rendre celle-ci attachante, même aux yeux des réfractaires.
Où le crime engendre l'émerveillement
Tout le monde ne connaît peut-être pas ce qui reste à ce jour un monument de la littérature policière. Ecrit en 1907 par le prolixe Gaston Leroux, ce roman récapitule et dépasse ce qui l'avait précédé dans le genre. La résolution des énigmes qu'il décline n'éloigne en rien la puissance évocatrice et poétique de ses mots. Tout débute par un paradoxe. Un crime a été commis près du château des Glandiers, mais il est matériellement impossible qu'il se soit produit. Mathilde Stangerson a été apparemment attaquée dans une pièce fermée de l'intérieur, aux fenêtres barricadées et de surcroît surveillée par deux personnes. L'agresseur, qui a laissé des traces sur le lieu de son méfait, a pourtant disparu. Houdini n'aurait pas fait mieux. Le crime rencontre l'illusionnisme et, quoique terrifiant, se fait merveilleux. Mais survient le reporter Rouletabille, incarné par Denis Podalydès, le frère du réalisateur. Prenant la raison par le bon bout, il percera à jour ce « beau mystère ».
Où l'on comprend que Rouletabille n'est pas l'adolescent Joseph Joséphin
Ces terres insolites ont connu par le passé de mémorables visiteurs. Ainsi, en parcourant les précédentes adaptations, on trouve derrière la caméra, entre autres, Maurice Tourneur en 1913 et Marcel L'Herbier en 1930, et devant, dans le rôle du petit journaliste, Serge Reggiani en 1948 et, pour la télévision, Claude Brasseur en 1965. La singularité de Bruno Podalydès est de respecter la trame initiale tout en lui injectant de multiples détails issus de son propre imaginaire. Il avance en dérivant, agit par détours et détournements. Il n'oublie jamais que le plus court chemin entre deux points est non la droite mais la courbe. Ici il resserre, là il détend. Le récit censé se passer en 1892 se déroule maintenant dans les années folles. Le nombre de suspects est réduit à sept personnages, tous plus loufoques ou grotesques les uns que les autres. Rouletabille, à l'origine un adolescent à l'intelligence précoce, devient un adulte tourmenté et un peu vaniteux. Dans la maison de Leroux, Bruno Podalydès convoque tout en vrac Jacques Tati, Alain Resnais et Hergé. Mais quelle cohérence derrière cette apparence de fourbi, de jardin secret offert comme un spectacle forain ! Aux gestes graphiques et burlesques du premier, si bien servis par un Denis Podalydès monté sur ressorts, répond la ligne claire du troisième. Quant au second, ce grand amateur de bandes dessinées rappelé à notre mémoire par une dédicace finale et la présence d'Azéma, Arditi et Rich, lui qui avait envisagé d'adapter les aventures d'Harry Dickson, il a toujours su apprécier cette « pénombre de rêve » citée par Jean Cocteau dans sa préface au Mystère.
Où les objets sortent de leur silence
Voilà donc posé ce théâtre d'ombres et de phrases sibyllines. Les acteurs sont fantasques. Ils s'animent à la manière de pantomimes, chacun semblant bouger et parler dans son coin. Les personnages sont perdus dans leurs propres univers mentaux, leurs propres délires, comme pour nous inviter au songe et dire l'importance des territoires intérieurs. A ce titre, le plus réussi est sans conteste celui joué par Claude Rich, juge d'instruction qui ne désire qu'une chose, c'est de ne jamais voir résolu ce mystère si flamboyant, si ludique, si enfantin. Ces êtres simples, à deux dimensions, enfermés dans le décor unique du château, ne communiquent pas entre eux. Ils monologuent plus qu'ils n'échangent et, parfois, par accident, transmettent du sens. Des objets et machines étranges les écrasent, les éclipsent. Une canne prend soudain une importance démesurée. Une horloge se rebiffe et se referme comme un piège comique. Une automobile de science-fiction roule sans troubler le silence d'une verte campagne. Des constructions sans queue ni tête se jouent de l'aléatoire et du chaos. Un train modèle réduit traverse un champ et, par l'adjonction de voix et de sons issus d'ailleurs, fait l'ellipse du temps qui passe.
Où le crépuscule annonce un nouveau jour
Ici règne la fantaisie. C'est un voyage en Absurdie où seuls comptent l'inattendu et la bifurcation. Néanmoins chaque rencontre nous ramène à Bruno Podalydès et à ses envies. Il est un peu comme le magistrat de Marquet évoqué ci-dessus, il ne cherche qu'à repousser le plus loin possible la mise en lumière de l'intrigant problème. Mais, comme tous les vrais amateurs de magie, il goûte autant le tour que le truc. L'explication n'est donc pas esquivée. Elle est feu d'artifice, tel un dernier tour de piste destiné à éblouir le public. S'il faut avouer que les premières minutes du film peinent à trouver un rythme, ou plutôt une gymnastique tant priment le mouvement, l'élan, l'élasticité du jeu, la dernière demi-heure repose sur une résolution sautillante et éblouissante. Tout glisse, rebondit, file, réapparaît pour enfin se poser, s'astreindre à un doux repos. Le soir tombe, Rouletabille retourne à ses propres démons, le crépuscule découpent des silhouettes repliées sur leurs secrets. La mélancolie du Parfum de la dame en noir s'annonce. Et en attendant cette suite, prochain film hypothétique du réalisateur Podalydès, nous nous prenons à apprécier la générosité et l'assurance de l'homme qui, par l'ouverture de sa malle aux souvenirs et une confiance absolue en la puissance du plaisir, a su nous communiquer une joie futile mais fort nécessaire.
Le Mystère de la chambre jaune
France-Belgique, 118 mn, 2002
Réal.: Bruno Podalydès
Machines-sculptures : Fabien
Avec : Denis Podalydès, Jean-Noël Brouté, Claude Rich, Sabine Azéma, Michael Lonsdale, Pierre Arditi, Olivier Gourmet, Dominique Parent, Isabelle Candelier, George Aguilar
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Date de sortie : 11 Juin 2003