auteurs de "Que reste-t-il de la culture française ?" et du "Souci de la grandeur", éditions Denoël
Célèbre pour être l'auteur d'un article décrié sur "La mort de la culture française" paru il y a presque un an dans le magazine Time, Donald Morrison récidive en publiant chez Denoël Que Reste-t-il de la culture française ? Son analyse du déclin culturel français est suivi de celle du professeur Antoine Compagnon, intitulée Le souci de la grandeur. Ces deux spécialistes de la French Culture nous exposent leur point de vue.
Antoine Compagnon : Il ne s’agit pas de prouver que la France n’est plus à la hauteur, mais de constater que, quelle que soit sa qualité, la culture française ne bénéficie plus hors de France du privilège exceptionnel qui a été longtemps le sien. D’autres cultures du monde entier la concurrencent, ce qui est une bonne chose, une chose normale, mais en France on a tendance à prendre mal cette baisse relative d’influence, ce qui est aussi une chose normale. Il me semble toutefois que le réalisme vaut mieux que la nostalgie et la tentation du protectionnisme.
Donald Morrison : Franchement, je n’ai jamais pensé que l’article de Time allait attirer tant d’attention et susciter un débat si passionné. Manifestement, beaucoup de français s’inquiètent de la réputation de leur culture dans le monde. Je suis heureux d’avoir contribuer à raviver une discussion sur un sujet important. Quand un éditeur français m’a demandé de développer mon article dans un livre, j’étais d’abord été sceptique : je pensais que la controverse avait à peu près fait son temps. Encore une fois, je me trompais. La culture est importante pour les français, pour la représentation de l’« esprit français ». Je partage cette préoccupation, ainsi qu’un profond attachement à la culture française. Alors si je peux donner l’occasion de poursuivre le débat, tant mieux.
Laurent Cantet a reçu la dernière palme d’or, JMG Le Clézio le dernier Nobel. Percevez-vous cela comme des signes encourageants ?
D. M. : Encourageant, certes. Mais le fait qu’un réalisateur ou un écrivain français ait gagné un prix ne signifie pas que la culture de la nation a été transformée pour autant. Cela va nécessiter beaucoup plus de travail.
A. C. : J’ai noté que ces prix ont été décernés par des jurys qui avaient tous deux commencé par définir leurs priorités en termes expressément politiques, ce que je n’ai pas trouvé encourageant pour la culture en général. Je sais bien que quand j’étais jeune on disait que tout était politique, mais j’aurais quand même préféré que Cantet et Le Clézio fussent couronnés par des jurys plus détachés de considérations sur la portée idéologique des œuvres. J’ai beaucoup aimé le premier Le Clézio, moins le second, devenu bien-pensant. Et j’espère que le film de Cantet aidera à en finir avec la pédagogie égalitaire qui a fait des ravages à l’école. Si ces prix peuvent servir à la défense de la langue française, c’est en tout cas très bien.
Pensez-vous que la politique culturelle française (de trop nombreuses subventions) freine la création et les ambitions des artistes ?
D. M. : Les subventions ont souvent cet effet. Dans certains domaines, les créateurs de la culture française évoluent dans un marché intérieur protégé, et n’ont donc pas vraiment à s’occuper de séduire les publics étrangers. Dans d’autres domaines, une élite de fonctionnaires prend les décisions importantes. L’état est un acteur majeur de la scène culturelle, et la culture est devenue, en un sens, un service public. Bien sûr, le soutien de l’Etat aux champs artistiques est efficace et essentiel. Et les fonctionnaires agissent souvent en connaissance de cause. Mais je pense que la Culture française pourrait en tirer davantage si l’Etat intervenait moins, et si le soutien privé était plus conséquent.Le fait qu’un réalisateur ou un écrivain français ait gagné un prix ne signifie pas que la culture de la nation a été transformée pour autant.
A. C. : Non, je ne le pense pas. Les subventions existent aussi ailleurs, mais elles sont distribuées autrement, de manière moins centralisée, plus ouverte. C’est la centralisation du financement de la culture qui pose problème plus que le financement en soi, et de toute façon ce n’est pas le financement qui crée des génies.
Vous évoquez de grandes œuvres anglo-saxonnes, inégalées en France. La France devrait-elle s’aligner sur la réussite culturelle d’autres pays ? Tient-elle trop à ses spécificités ?
D. M. : Je ne veux pas suggérer aux artistes, musiciens et auteurs français d’imiter simplement leurs homologues étrangers. Ce serait assommant. Mais une œuvre peut être à la fois très française et plaire de façon universelle. Regardez l’art contemporain chinois. Il connaît aujourd’hui un énorme succès et devient influent, mais il reste toujours incontestablement chinois.
A.C. : Je ne vois pas bien ce que vous voulez dire par la réussite culturelle d’autres pays. Il y a tout simplement plus de cultures diverses pour se partager aujourd’hui la scène, et je ne suis pas sûr que ces cultures soient encore des cultures de pays, des cultures nationales. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la France a été traditionnellement identifiée à la culture avec un grand C, à la haute culture, et que celle-ci résiste moins bien que d’autres à la mondialisation. Mais ce n’est certainement pas une raison pour la bazarder.
Antoine Compagnon, vous suggérez, dans Le Souci de la grandeur, qu’au-delà de la question culturelle, votre article a surtout ranimé une querelle plus vaste entre Américains et Français.
A. C. : Non, nullement. Entre la France et les États-Unis, sur la longue durée qui est maintenant celle de ma vie, il n’a cessé d’y avoir des hauts et des bas. L’antiaméricanisme est endémique en France, comme l’ambivalence à l’égard de la France aux États-Unis. Nous sommes à présent dans une phase d’attente.
D. M. : Désolé d’apporter de mauvaises nouvelles, mais les Américains ne pensent pas beaucoup à la France ces jours-ci. Il y a bien eu l’ébauche d’une querelle autour de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, mais c’est du passé lointain. Aujourd’hui, les Américains voient la France comme un pays pittoresque, avec à sa tête une personne charmante, pro-américaine, à la voix de chanteuse enrouée, et dont le mari fait du jogging… Cela ne donne pas une très bonne image des américains, mais signifie aussi que ceux-ci ne se voient pas en désaccord avec la France d’un point de vue culturel. Bon sang, la plupart des Américains pensent que Manu Chao est espagnol.La plupart des Américains pensent que Manu Chao est espagnol.
La question du rayonnement culturel international concerne-t-elle d’ailleurs d’autres pays, à part la France, et Le Royaume-Uni et les Etats-Unis ?
D. M. : Tous les pays de taille moyenne sont confrontés à la difficulté d’avoir un impact culturel international. Si seule une poignée de romans français sont publiés à l’étranger, encore moins de romans Italiens et Allemands ont cette chance, et beaucoup moins encore s’ils viennent de Finlande ou d’Argentine. L’expansion des Anglais est une chose, la prédominance des techniques de marketing des Anglo-Saxons en est une autre. Un œuvre de Damien Hirst est-elle commandé des millions de dollars parce qu’il est un artiste exceptionnel ? En partie. Mais c’est aussi parce que Damien Hirst est devenu une marque, connue à travers le monde entier.
A. C. : Bien sûr. Elle concerne, je ne dirai pas tous les pays, mais toutes les cultures : catalane aussi bien qu’espagnole, par exemple. Beaucoup plus de cultures rayonnent dans le monde que dans le passé. Mais seules les cultures française et américaine ont longtemps cru à leur vocation universelle. En matière culturelle, il devient de plus en plus malaisé de raisonner en termes de pays comme vous le faites. Les jeunes créateurs français sont souvent à Londres ou à Los Angeles, maintenant à Shanghai.
En dépit du regard critique que vous portez sur la culture française, vous avez montré votre attachement pour elle. Que rêvez-vous pour elle ? Quelles orientations voudriez-vous voir prendre la politique culturelle ?
A. C. : Je souhaite – je ne suis pas le seul – que la politique culturelle mette davantage l’accent sur l’éducation artistique des jeunes, faiblesse de l’école en France. L’un des défis urgents est de former les lecteurs, les spectateurs, les auditeurs de demain. Je n’ai pas cessé de croire que la démocratisation de la culture est un beau mot d’ordre. Sinon je n’aurais pas passé mon temps à enseigner. Je ne voudrais pas qu’on la sacrifie à la culture par tous.
D. M. : J’aimerais voir se développer plus de soutien privé pour les arts en France, plus d’avantages fiscaux pour encourager le mécénat artistique, plus de partenariats entre privé et public, et plus d’autonomie au niveau des décisions culturelles. Je voudrais voir des musées français, des galeries d’art et des artistes dont le regard seraient davantage tourné vers le monde extérieur que vers la scène intérieure. Même chose pour les réalisateurs. Je voudrais voir des écrivains français davantage en prise avec le monde français réel d’aujourd’hui, ses problèmes et ses défis, et moins concentrés sur les problèmes étriqués et nombrilistes des parisiens du 5e ou 6e arrondissement. J’aimerais que le pays tire un avantage culturel d’une meilleure intégration des immigrés, dissidents et populations désavantagées au sein de sa société. C’est en assimilant une nouvelle énergie et de nouvelles idées venues des marges qu’une culture se régénère. Cela a fait toute la force de la culture française dans le passé, et pourrait être son salut à l’avenir.Je voudrais voir des écrivains français moins concentrés sur les problèmes nombrilistes des parisiens du 5e arrondissement.
A. C. : Donald Morrison dit ça par gentillesse. C’est une vieille idée moderne que la créativité vient de la périphérie et revitalise le centre. Mais y a-t-il encore des centres et des périphéries dans le monde global ? Les marges revitalisent les marges, un point c’est tout.
Enfin, un peu d’actualité. Comment percevez-vous la crise financière d’un point de vue culturel ?
A. C. : Il y aura moins d’argent pour la culture dans le budget de l’État, des mécènes et des ménages. On s’apercevra peut-être qu’en achetant un livre on en a pour son argent, que la lecture est un investissement rentable. C’est le moment de lire La Comédie humaine. Je ne fais pas de publicité pour Le Monde qui la distribue ces temps-ci, mais ça tombe bien.
D. M. : La mauvaise nouvelle, c’est que cela peut signifier une diminution des fonds publics et privés pour les arts, pour un moment au moins. La bonne nouvelle, c’est qu’en ces temps de détresse financière, les gens voient la culture et les divertissements comme une façon de transcender une réalité morose, de se tourner vers des choses moins triviales. Cela pourrait être une aubaine pour la culture française.
Propos recueillis par Céline Ngi