Jacques de Saint Victor, historien du droit, maître de conférence en France et en Italie et spécialiste des mafias, l'affirme : si l'attention médiatique autour de Roberto Saviano - celui qui a osé dénoncer la mafia napolitaine - retombe, celui-ci court un véritable danger.

Fluctuat : Le retentissement international du livre Gomorra et de l’affaire Roberto Saviano peut-il aboutir à une réelle action politique et judiciaire contre les agissements de la Camorra ?

Jacques de Saint Victor : L’action judiciaire existe depuis la fin des années 90, au moment où les autorités ont arrêté de considérer la camorra comme une simple bande de délinquants pour la reconnaître comme une véritable mafia. Du côté du pouvoir politique, le Parlement italien produit chaque année des rapports sur la mafia et ses dangers et des recommandations pour lutter contre ses réseaux. L’action existe, ce n’est pas le problème, la question qui se pose est « pour quelle efficacité ? » dans la mesure où le monde politique et économique entretiennent des liens étroits avec la mafia. Il y a donc de nombreuses résistances de la part du monde politique, notamment local mais pas seulement. Dernièrement encore , un membre du gouvernement de Berlusconi a été dénoncé comme faisant partie de la camorra.

Ndlr : Nicola Cosentino, sous-secrétaire à l'économie italien et responsable du parti de Silvio Berlusconi, Forza Italia, pour la région de Naples, a été accusé, le 17 octobre dernier, par cinq mafieux repentis d'avoir favorisé les intérêts du clan des Casalesi, le plus puissant de la Camorra, lors d'appels d'offres et d'avoir été l'un des messagers de leur chef, Francesco Schiavone, actuellement derrière les barreaux

La médiatisation qui entoure l’affaire Saviano constitue-t-elle une forme de protection pour l’écrivain ?

Oui, pour le moment. Et c’est comme cela que lui-même voyait les choses quand je l’ai rencontré en septembre dernier. Le succès de Gomorra a été considérable et a mobilisé l’opinion publique et citoyenne sur les dangers que représentent la mafia. Mais cette même opinion publique est volatile. S’il y a eu une forte mobilisation internationale, l’affaire Saviano est aujourd’hui éclipsée par la crise financière. C’est là la grande force de la Mafia, car si elle peut-être menacée par une mobilisation de l’opinion publique, celle-ci est soumise à un effet de lassitude auquel la mafia oppose une présence permanente. Cependant, la crise financière, si elle bénéficie aux réseaux mafieux qui regorgent de liquidités, peut paradoxalement aboutir à des résultats dans la lutte contre les organisations criminelles. Notamment grâce à la récente remise en question des paradis fiscaux , le blanchiment d’argent sale étant une question centrale en matière de criminalité. Pour Saviano, malheureusement, la camorra peut vouloir frapper un grand coup, faire de lui un exemple car ils se savent fragilisés. Si Saviano survit, il deviendra celui qui a osé braver la mafia. Et si les gens n’ont plus peur de parler ou de s’affranchir de la mafia, celle-ci n’apparaîtra plus comme toute-puissante, il y aura de plus en plus de repentis et un effritement de l’organisation.

Il y a-t-il un précédent dans l’histoire du phénomène mafieux ? Quelqu’un, qui, comme Saviano, n’était pas un repenti et a dénoncé un clan avec une exposition médiatique comparable ?

Un grand personnage s’est élevé contre la mafia à la fin du XIXe siècle. Le marquis Emanuele Notarbartolo di San Giovanni, alors maire de Palerme, était le premier membre de l’élite à lutter contre la mafia et il a été assassiné en 1893. Il est le premier « cadavre excellent », comme on appelle les personnalités en vue assassinées par la mafia.
Par la suite, outre les acteurs locaux, comme ce prêtre, Dom Diana assassiné froidement, ou les magistrats comme le juge Falcone (juge italien engagé dans la lutte contre la mafia, assassiné en 1992) il y a eu ce grand écrivain sicilien, Leonardo Sciacca, qui dans les années 70 et 80 a beaucoup appelé à considérer l’importance qu’occupe la mafia dans la société italienne. Mais il n’a pas fragilisé la mafia comme le fait aujourd’hui Saviano qui est véritablement le premier à produire un ouvrage non romanesque sur la mafia qui a un tel retentissement. Même Le Parrain de Mario Puzo est purement fictionnel et accumule les erreurs.

Jacques de Saint Victor est l'auteur de Mafias, l'industrie de la peur et prépare avec Gallimard un livre sur les sociétés criminelles pour 2010

Mélanie Duwat



Sur Flu :
Saviano dans la ligne de mire de la camorra

Mobilisation pour Saviano

Sur le web :

- voir l'article de Jacques de Saint Victor sur Le Figaro