C’est la polémique de la rentrée : le nouveau magazine de France 2 et CAPA, Les Infiltrés, met en scène un journaliste en immersion totale dans une institution ou une entreprise pour en dénoncer les dysfonctionnements et les pratiques. Remettant au goût du jour le principe de la caméra cachée, Les Infiltrés reste moyennement convaincant sur le fond.

« On veut provoquer un choc salutaire », explique Hervé Chabalier, PDG de CAPA, lorsqu’il défend son nouveau bébé Les Infiltrés. Composé d’un reportage suivi d’un débat animé par David Pujadas, le premier numéro de l’émission suit une journaliste qui se fait passer pour une stagiaire aide-soignante dans une maison de retraite, comme un flic infiltrerait un cartel de la drogue. Cette immersion fonctionne à deux niveaux : d’abord, en choisissant une institution classique, « moyenne » et non pas une institution à problème comme l’a fait France 3 récemment dans un reportage consacré aux maisons de retraite également, Les Infiltrés présente un regard photographie, comme un instantané du travail difficile du personnel ; ensuite, par la méthode journalistique employée, Hervé Chabalier et son rédacteur en chef, Laurent Richard, pensent arriver à un résultat qui ne pourrait pas être obtenu par les procédés classiques d’investigation.

Bataille entre spécialistes

Ce qui est présenté comme une révolution dans le milieu journalistique n’est pas la caméra cachée. Méthode d’investigation ancienne, elle est fréquemment employée dans de nombreuses émissions de documentaire et de reportage ainsi qu’au journal télévisé. C’est parce que le journaliste ne se présente pas comme tel mais se fait passer pour ce qu’il n’est pas (ici une aide-soignante) que Les Infiltrés se veut novateur. Et c’est là le sujet de la polémique attisée par les propos de Jean-Michel Apathie qui y voit des méthodes indignes d’une démocratie.

Or, cet envenimement entre chapelle de journalistes semble surtout là pour créer un buzz marketing facile autour du reportage qui n’est pas la grande révolution attendue. L’idée qu’un journaliste infiltre un milieu sans se présenter comme tel n’a rien de nouveau. Le spectre d’Albert Londres a d’ailleurs été invoqué pour l’occasion, par David Pujadas sur le plateau de l’émission Médias sur France 5. Et Hervé Chabalier, lui-même, se porte la caution déontologique des journalistes de CAPA tout en se doutant que le reportage et sa méthode vont beaucoup faire parler.

Et le public, alors ?

Pour le public, Les Infiltrés ne serait pas mieux qu’un reportage de plus sur les maisons de retraite si la voix de la journaliste qui commente ne jouait pas sur le suspens des risques - relatifs - qu’elle prend. Ainsi, on la voit en train d’installer sa micro-caméra et se regarder dans la glace en reprenant son souffle comme si elle allait livrer un combat d’envergure.

Or, finalement, cette méthode journalistique problématique s’avère bien vaine. D’abord, tous les protagonistes jusqu’au plus haut niveau, connaissent très bien les problèmes dénoncés au cours du reportage, tellement bien qu’il y a un jargon administratif pour cela : « maltraitance passive ». Ensuite, peut-on vraiment croire que le reportage entraînera la prise de conscience espérée par CAPA, le « choc salutaire » d’Hervé Chabalier ? Avec ses images dures, Les Infiltrés semble plutôt dresser un constat d’impuissance. On rappelle ainsi le manque de personnel latent, les coupes sombres dans les budgets, les difficultés de gestion. Malheureusement, rien de très nouveau. Le débat qui suit la diffusion du reportage est justement pensé comme une réponse à la problématique exposée... riche de promesses intenables.

La forme touche le fond

Sur ce premier numéro, pour préserver l’anonymat du personnel de la maison de retraite, la majorité des images du reportage ont été floutées afin d’éviter que l’on puisse repérer un élément remarquable qui permette une identification ; les cadrages privilégient les bords de table, les mains ou les murs. Sans la bande son, ces images n’auraient pas grand sens.

On le voit, face à cette méthode d’infiltration, les documentaires plus classiques ont encore de beaux jours devant eux. Ainsi, à l’opposé complet de l’émission de CAPA, Vies de Fous, un documentaire diffusé récemment sur Canal+, s’intéressait à la psychiatrie lourde en France, domaine qui reste relativement secret. En utilisant des procédés éprouvés, en avançant à visage découvert, en filmant des personnes consentantes, Samuel Luret et Jean-Thomas Ceccaldi, les deux réalisateurs, réussissent un reportage tout aussi édifiant et bien plus fort que celui des Infiltrés.

L’émission de France 2 joue finalement beaucoup sur son effet d’immersion comme si le cœur de cette méthode d’investigation – aux limites de la déontologie et plutôt réservée aux forces de l’ordre – conférait plus de puissance au reportage. Au risque d’être plus sensationnel qu’informatif.

© FRANCE 2 - Bernard Barbereau
Mark Seversen




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