De Bonnot à Ben Laden
Si aujourd’hui l’expression désigne l’excès de cholestérol ou les accidents de la route, l’ennemi public n°1 évoque historiquement la figure révolutionnaire irrécupérable, un individu seul et déterminé face à l’institution, qui sème la mort mais fascine la population. De Bonnot à Ben Laden, à chaque époque son adversaire...
Dans une France où les tensions sociales sont fortes, l'anarchiste Bonnot suscite la haine mais aussi une grande fascination. A la même époque la France qui flippe - le conflit évité avec l'Allemagne au Maroc n'augure rien de bon - dévore Fantomas, criminel sans limite qui comme Bonnot (en plus extravagant) utilise les innovations technologiques à disposition. Le 28 avril 1812 la ferme de Choisy-Le-Roi dans laquelle le fugitif est retranché après cinq mois de cavale est copieusement dynamitée. Le siège dure des heures et Bonnot qui écrit son testament pendant la fusillade insulte les flics jusqu'à son dernier souffle. Le spectacle vaut le détour, 20 000 personnes se pressent au pique-nique.
Pierre Loutrel dit Pierrot Le Fou - 1916/1946
Officiellement le premier ennemi public n°1 français : Pierre Loutrel, est marqué comme Mesrine en Algérie par un service militaire particulièrement dur en Afrique.
Pierrot le Fou n’est qu’un petit truand qui montera en gamme grâce à la Gestapo dont il intègre l’antenne française pendant la guerre. Il y fait preuve de ses talents en matière de racket et de braquages. Ingérable même pour les nazis (Loutrel picole comme un trou et se bat souvent), il choisit de rejoindre la résistance et commettra le meurtre d'un officier allemand à la terrasse d'un café toulousain.
Pierrot le Fou incarne les acrobaties de la France qui passe de la Collaboration généralisée à la Résistance victorieuse avec un aplomb certain.
A la Libération, Loutrel et ses acolytes (parmi lesquels on compte d'anciens gestapistes mais aussi un résistant et même un rescapé des camps) défraient la chronique en multipliant les attaques de convois postaux, banques et même coffre-forts des chemins de fer.
Connu sous le nom de gang des tractions avant, la bande encaisse des sommes faramineuses à la barbe de la police et devient mythique.
Godard floutera la légende pour en tirer son film. Pierrot le Fou est le premier ennemi de l'époque moderne.
Jacques Mesrine- 1936/1979
Revenu d'Algérie en 1959, Jacques Mesrine commence ses activités auprès de leaders de l'OAS et fricote avec les idées d'extrême droite. Surtout, Mesrine attaque des banques et séjourne régulièrement en prison. En cavale outre-Atlantique il est arrêté aux Etats-Unis et extradé, Mesrine passe trois ans dans une unité spéciale dans la prison de Saint-Paul, une expérience d'une violence rare après laquelle il conservera une haine incommensurable de l'administration pénitentiaire.
Evadé en 1972, Mesrine revient en France après une cavale sanglante et devient une légende : multipliant les braquages retentissants, il s'évade plusieurs fois de prison et de l'enceinte même du tribunal de Compiègne, sabre le champagne avec les flics venus l'arrêter...
Le cas Mesrine représente sans conteste la grande rencontre moderne entre l'activité de gang et l'action politique révolutionnaire. « L'ennemi d'un service public : les banques » ne brille pourtant pas par la solidité de son engagement. Vivant avec son temps, il oublie l'OAS et songe à rallier l'extrême gauche révolutionnaire.
Artisan de sa propre légende (Mesrine publie une autobiographie et monnaye régulièrement des interviews dans la presse), le gangster a parfaitement intégré les codes de la société du spectacle.
Carlos- né en 1949
Carlos est le fils d'un célèbre avocat marxiste vénézuélien. Biberonnant à l'idéologie communiste dès son plus jeune âge, Ilich Ramirez Sanchez qui porte le même prénom que Lénine fait ses classes chez les guerilleros cubains.
Engagé dans la lutte aux côtés des palestiniens, le terroriste a le goût de la « décadence » occidentale (boire, baiser, claquer de la thune). Il devient donc responsable du développement du FPLP en occident et réussit le plus beau coup du terrorisme moderne : la séquestration pendant 24 heures des ministres de l'OPEP réunis à Vienne.
Soutenus par l'argent lybien et circulant aussi bien dans les pays arabes que dans les satellites soviétiques, le terroriste devient l'ennemi public français en 1982 : il exige du ministre de l'Intérieur Gaston Deferre la libération de son lieutenant et de sa compagne et multiplie les attentats contre les intérêts français : Train du Capitole, rue Marbeuf, Maison de France à Berlin-Ouest, gare Saint-Charles de Marseille...
Figure héroïque de la lutte anticapitaliste armée, Carlos fait les frais de la chute du Mur et de la fin des idéologies : exilé au Soudan il n'intéresse plus que les autorités françaises qui n'ont pas digéré le meurtre de trois membres de la DST en 1975.
1994 : le général Rondot et obtient son extradition du régime soudanais qui se tape des combats d'arrière-garde d'un chef de PME auquel il préfère la compagnie d'un aventurier autrement conquérant : Oussama Ben Laden.
Carlos est toujours en prison en France et tout le monde s'en fout. Sur Google, son nom renvoie d'abord au fils de Françoise Dolto.
Oussama Ben Laden- 1957/?
L'ennemi public moderne du monde occidental dépasse bien sûr le cadre étroit des marchés nationaux pour travailler en économie mondialisée. Quand il choisit des symboles, Ben Laden voit grand : le détournement meurtrier d'avions dans la capitale du monde libre New-York.
Fils du propriétaire d'un important business du BTP en Arabie Saoudite, il connait ses premières heures de gloire en Afghanistan qui lutte contre l'oppresseur soviétique avec la bénédiction et le fric des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite.
Alors que les Russes quittent l'Afghanistan et que l'Arabie Saoudite ouvre ses portes aux infidèles américains pendant la guerre du Golfe, Ben Laden développe une franchise mondiale : Al Quaida.
Oussama Ben Laden est la figure terroriste idoine dans une économie mondialisée où la notion de responsabilité se dilue : lui-même inspire nombre d'attentats qu'il ne gère pas directement et dont il se contente de capitaliser les succès un peu partout dans le monde (Charm-El Cheick, Londres, Madrid...). Al Quaida est une multinationale aux activités variées et à l'actionnariat opaque.
On a les ennemis publics qu'on mérite.
