Jacques Mesrine. Profession : ennemi public. Statut : figure mythique. Et qui dit « mythe », dit aussi risque de rater le coche pour qui veut s’attaquer au cas Mesrine. Un challenge qui n’a pas impressionné Abdel Raouf Dafri, scénariste des deux volets du diptyque de Jean-François Richet sur la figure du grand banditisme français.
Abdel Raouf Dafri revient sur son travail, et sur la difficulté à « fictionner » autour d’un tel personnage. Rencontre.


- Lire la critique de Mesrine, l'instinct de mort

Mesrine, un scénario, une évidence

Trente ans que le petit monde du cinéma s’y cassait les dents. Et pourtant le voilà, Jacques Mesrine porté sur grand écran et en diptyque : L'Instinct de mort et L'Ennemi public n°1. Sept années auront tout de même été nécessaires au producteur Thomas Langmann pour voir aboutir ce projet de biopic qui lui tenait tant à cœur. Car tout ne s’est pas fait d’un claquement de doigts, bien au contraire : changements de réalisateur, de casting, et des pelletées de propositions de scenarii hors sujet, portant Mesrine aux nues, ont été autant d’obstacles à l’essor du projet. Jusqu’au déclic : le scénario signé Abdel Raouf Dafri. Une question frappe : qu’est ce qui a fait la différence entre la version de Dafri et les moutures précédentes mises au rebuts ? Comment ce scénariste autodidacte et alors quasi inconnu a su convaincre, et aborder le personnage de Mesrine de façon à emporter l’enthousiasme unanime de l’équipe du film ?

Ce qui change la donne

La réponse de l’intéressé est sans appel, et ce qui n’avait été évident pour personne avant lui résonne alors comme une idée d'une logique implacable : « La question n’était pas la légende Mesrine, ça je m’en foutais. C’est l’homme qui m’intéressait, savoir qui il était ». C’est donc cet angle d’attaque qui a su répondre aux attentes de Langmann, Cassel et Richet, servant par la même de fil conducteur aux deux longs métrages, dont le but n’était d’être « ni des gun movies, ni des polars d’action ». L’essentiel était de rester centré sur « l’émotion, non pas au sens de pathos, mais l’émotion psychologique, pour ressentir l’homme ». Un enjeu de taille pour Dafri : définir le profil psychologique de quelqu’un qui a existé, avec une marge d’erreur permise proche de zéro, crédibilité oblige. « Je ne voulais pas faire de lui une icône, car même le pire des truands a une sensibilité, et Mesrine ne déroge pas à la règle. Par moments c’est un gros con, par d’autres il est amusant, touchant, c’est une alchimie étrange. Travailler sur des personnages aussi dangereux avec la peau aussi fragile, ça m’excite ». Penser à cibler les zones d’ombre et de lumière de l’ancien fugitif le plus recherché de France n’a pas été la seule facette de son approche scénaristique à avoir fait mouche, et toute la difficulté reposait dessus : ne pas verser dans un manichéisme cru, mais être honnête avec le personnage de Mesrine, autant que Mesrine l’avait été vis-à-vis de lui-même. Selon Dafri il était capital de nourrir son écriture de cette règle de base car « Mesrine savait très bien qu’il avait emprunté un mauvais chemin. Il avait le choix entre avoir une belle vie ou se forger un destin, il a préféré la seconde option en tout état de cause, conscient qu’il allait droit dans le mur alors qu’il y avait plein d’amour autour de lui ».
Aller chercher son Mesrine de fiction dans ce que le Mesrine connu du grand public n’a jamais montré, voilà l’idée. « Je pense qu’on va vraiment apprendre qui est ce mec une fois qu’on aura vu les films ».

Ceux qui restent : la critique

Si le grand public a une image exclusivement médiatique de Jacques Mesrine, la plupart de ses proches sont toujours là. Eux, les vrais juges, mis en scène par la force des choses, mais aussi les seuls aptes à pouvoir émettre une opinion objective sur le travail du scénariste. A charge pour Dafri de faire en sorte que ceux qui restent s’y retrouvent. C’est donc dans l’appréhension et l’impatience qu’il attendait les impressions des proches de Mesrine à la sortie d’une projection privée organisée spécialement pour eux. Verdict ? « Charlie Bauer, le dernier complice de Jacques Mesrine a vu les films : il les a trouvés extraordinaires, il a reconnu Mesrine. Je redoutais un peu son opinion car si j’avais été à côté de la plaque il l’aurait dit tout de suite, mais il a adoré ». Le sourire aux lèvres Dafri avoue que le plus beau compliment que l’entourage de Mesrine lui ait fait tient dans la phrase « vous avez bien cerné le personnage ». Mission accomplie… et soulagement qui vient récompenser le travail de recherche du scénariste. Car Dafri a tout vu, tout lu, tout compulsé de ce qu’il y a à savoir sur le célèbre braqueur : un mètre cinquante de documentation, auquel se sont greffées des interviews de complices ou de policiers, mais aussi de proches comme Jeanne Schneider, la dernière compagne de Mesrine. De cette dernière il obtient même un cadeau inespéré : « elle m’a donné toute la correspondance qu’ils ont échangée durant sa période d’incarcération au début des années 1970. Des lettres d’amour très intimes, et intéressantes sur le plan romanesque. Elles contenaient beaucoup d’émotions ». Autant d’indices précieux pour construire le Mesrine privé.

Ambition de départ VS résultat final

Si le pari semble réussi du point de vue de l’entourage de Mesrine, quid du résultat aux yeux de celui qui bien avant tout le monde a visionné les films dans sa tête ? Pas de détour : « c’est exactement le type de cinéma que je voulais faire depuis toujours. J’ai grandi avec des Scorsese, des Verneuil, des Coppola, donc le cinéma qui me parle est à la fois chargé de symbolique et d’action. Il a un propos de fond qui n’envahit pas tout. Ici, les deux films sont à la fois des oeuvres de propos, de fond et de spectacle ».
Serait-ce là la recette imparable d’un vrai scénario de qualité ? Peut-être. Ajouté à l’ambition affichée d’Abdel Raouf Dafri de « raconter de belles histoires pour séduire le grand public », on pourrait même s’avancer à répondre, sûrement.
Le pari Mesrine semble réussi. « Maintenant j’attends la sanction du public », conclut-il. Et le public trépigne.
Sentence le 22 octobre.

Florence Chartier




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