La Môme a fait des enfants. Le cinéma français, louchant sur les récents succès US, ne jure plus que par la biographie filmée. Et on le comprend, car le « biopic » satisfait apparemment tout le monde : le public qui veut voir revivre à l’écran ses idoles trépassées, les acteurs qui salivent à l’idée d’obtenir un César avec une performance bluffante, les producteurs qui gagnent de l’argent sans trop de risques : Coluche, Piaf, ou Mesrine sont des vedettes fascinantes. Mais le cinéma dans tout ça ?

Des produits prestigieux et exportables

Comme on dit dans les magazines féminins, le biopic, c’est « tendance », en 2008. Non pas que la biographie filmée soit une nouveauté : Jeanne D’Arc de Méliès date de… 1900. Ce qui change en ces années 2000 finissantes, c’est le côté « filon », et donc un peu filou du genre. C’est parti des « States », comme d’habitude, qui ont dégainé successivement leur Genius (Ray) et leur Man in Black (Walk the Line). Un carton. D’où la contre-offensive française, La Môme, d’Olivier Dahan, qui a décroché la timbale en 2007 : plus de cinq millions d’entrées en France, et même un Oscar pour Marion Cotillard à la clé.

Conclusion des gens de cinéma (producteurs en tête) : les Français veulent du mythe patrimonial certifié « authentique », du destin exceptionnel haut en couleur, sépia si possible. Qu’à celà ne tienne, refourgons-lui nos grandes figures locales, ce n’est pas ce qui manque ! Sagan (de Diane Kurys), Mesrine (de Jean-François Richet) et Coluche (d’Antoine De Caunes) ne sont que le début, car Yves Montand, Coco Chanel (double arrivage, l’un de Anne Fontaine avec Audrey Tautou, l’autre de Jan Kounen) et Romy Schneider de Joseph Rusnak), sont en coulisses. Et même Serge Gainsbourg, tiens ! Forcément, Gainsbourg, au destin en dent de scie, taillé pour le biopic.

Un soif de « vintage » qui ne nous promet pas forcément de fortes émotions de cinéma… Mais des chances aux Césars, voire aux Oscars, pour ces films, ça oui. Car des produits du terroir, comme Piaf et Gainsbourg, sont très prisés à l’étranger. Le public US, le veinard, va ainsi pouvoir apprendre l’histoire de France en mangeant son pop corn, par tranches de vies – extraordinaires le plus souvent. Pourquoi pas.

Risque des mauvaises Ray-pliques

Ce qui peut gêner dans cette soudaine orgie de biopics, c’est le côté récup’ d’abord (adapter une vie exceptionnelle au cinéma = un scénario de moins à inventer), voire opportuniste (on fête l’héritage de Gainsbourg en France, donc il faut un film, et vite) qui témoigne parfois d’un certain manque de créativité. Mais surtout, ce qui plombe potentiellement le biopic, reste le formatage.
On l’a bien vu côté US, avec le doublé-étalon Ray/Walk the Line. Un modèle de synopsis simple, en trois temps: trauma d’enfance / mal-être existentiel transcendé par l’art / gloire et excès associés (femmes, drogues, argent). Du pain béni pour les scénaristes, certes, mais quelle paresse cela peut engendrer, du moyen (Le Dernier roi d'Ecosse, Get rich or die trying, Frida) aux navets Lagarde et Michard bien de chez nous (Molière, Jean de La Fontaine, le défi…). Un ronron efficace mais policé, ultra-balisé. Seuls quelques réalisateurs comme Todd Haynes avec son biopic intelligemment fragmenté (I'm Not There) est parvenu à se jouer des règles du genre, à le détourner pour mieux affirmer son point de vue de cinéma – et sur les différentes facettes de Bob Dylan, en l’occurrence. Anton Corbjin (Control : Ian Curtis shooté en noir et blanc charbonneux) et Sofia Coppola (Marie Antoinette relookée en teen 80’s), pour ne prendre que les plus récentes réussites, ont su extraire la biographie filmée de ses encombrants oripeaux hagiographiques, pour confiner à un style on ne peut plus personnel. Sort pelliculé qu’on souhaite à Notorious Big, Thelonious Monk, Janis Joplin (deux films), Marvin Gaye, Duke Ellington et même le pourtant pas mort Iggy Pop, jolie pléiade de légendes musicales bientôt dans les salles.

Le biopic présente un deuxième écueil artistique : le risque de l’imitation sensationnaliste. La « performance d’acteur », au sens Actor’s studio du terme (se fondre dans le personnage en pensant/se tenant exactement comme lui), a de quoi agacer. Car pour un Joaquin Phoenix époustouflant de subtilité en Johnny Cash (Walk the Line), combien de singeries mécaniques, certes spectaculaires, mais maniéristes à la Truman Capote (Philip Seymour Hoffman) ou caricaturales à la Ray (Jamie Foxx) ? Quand l’imitation prend le pas sur l’interprétation, le cinéma devient mascarade, plus proche du cirque – on « montre » des sosies sidérants de ressemblance, au détriment de la suggestion et du ressenti. Dutronc ne ressemblait pas à Van Gogh, pas plus qu’il ne parlait flamand, pourtant son interprétation du peintre, magnifiée par Pialat, atteignait des sommets de vérité !

Biopic d’auteur Vs. biopic d’acteur

En misant sur le copier-coller, le cinéma perd ainsi en émotion, en subtilité et surtout, en idées. Voilà des réserves qu’on pouvait déjà formuler à la vision de La Môme, exhibant trop ses fausses dents et ses deux tonnes de maquillage pour être honnête. On est alors dans le biopic d’acteur (actrice en l’occurrence), voire le film-véhicule, plutôt que dans le film d’auteur. Des réserves qui s’appliquent aussi au Coluche de De Caunes (François-Xavier Demaison avec toute la panoplie du comique : 20 kilos en plus/salopette/nez rouge, waoh !) ou, dans une moindre mesure, au Mesrine de Richet (Cassel avec 20 kilos en plus et autant de perruques).

Le plus délicat étant, dès lors, de faire oublier tout ce fatras d’artifices : si la mise en scène nerveuse de Richet y parvient plutôt bien, comme celles des grands réalisateurs en général (Milos Forman et Man on the Moon, Michael Mann et Ali, Clint Eastwood et Bird) celle de De Caunes, comme celle de Kurys, échoue, planquée derrière son idole comme une groupie trop polie. Et la bio filmée, genre plus risqué qu’il n’y paraît, de piquer du nez.
Un faux bon plan, on vous dit.

Eric Vernay




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